Section 15 Chimie des matériaux, nanomatériaux et procédés

V. De la nécessité d'une recherche exploratoire de qualité

Si l'interaction recherche fondamentale – recherche et développement et le fonctionnement sur projets constituent indubitablement des facteurs de découverte, d'invention, et même d'adaptation de la recherche scientifique aux besoins et finalités définis par la société, la recherche scientifique au CNRS ne saurait se réduire à une R&D sans risque de pétrification en une panoplie utilitariste. La recherche scientifique ne doit pas devenir à la science ce que la grammaire est au langage. Henri Poincaré soulignait déjà en 1908, dans Science et Méthode :

« Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que les conquêtes de l'industrie qui ont enrichi tant d'hommes pratiques n'auraient jamais vu le jour si ces hommes pratiques avaient seuls existé, et s'ils n'avaient été devancés par des fous désintéressés qui sont morts pauvres, qui ne pensaient jamais à l'utile, et qui pourtant avaient un autre guide que leur caprice. »

Il semble aujourd'hui indispensable, sans vouloir opposer recherche fondamentale et recherche appliquée mais tout en veillant à conserver un équilibre entre elles, de faire perdurer et surtout de redynamiser au profit des chimistes de la section 15 leur culture exploratrice de la recherche de nouvelles phases et de nouveaux composés, présentant ou non des propriétés nouvelles. L'une des missions des plus fondamentales des chercheurs de la section 15 doit en effet consister à « alimenter » en nouvelles compositions les étagères des laboratoires concernés par l'élaboration, la mise en forme, la structuration de nouveaux matériaux, que ce soit sous forme de cristaux, de couches minces ou de matériaux massifs. Cette recherche exploratoire doit rester libre, c'est-à-dire orientée selon des critères de curiosité et d'intuition scientifiques définis par les chercheurs eux-mêmes. À ce jour, on peut regretter qu'aucun appel d'offres piloté par les agences de financement de la recherche ne prenne en compte ce type de recherche très en amont. De plus, l'organisation des structures de recherche doit être conçue de manière à laisser aux chercheurs cette liberté nécessaire à la prise en considération de l'imprévu qu'évoquait Jean Rouxel, dans sa leçon inaugurale du Collège de France (Chimie des solides : une autre chimie, 1997) :

« Le squelette nouveau, celui qui va créer une brusque discontinuité, est quelquefois obtenu de manière inattendue, le problème étant alors d'avoir la culture suffisante pour le reconnaître pour ce qu'il est. (...) Cette aptitude du chimiste à jouer d'un squelette structural lui permet aussi, à l'inverse en quelque sorte, de voir la richesse éventuelle des possibilités offertes par ce solide nouveau qu'il vient d'obtenir au détour d'une réaction non prévue. Le chimiste du solide est au carrefour du prévisionnel et de l'inattendu. »

Nous pouvons en effet mentionner, avec Jean Jacques (L'imprévu ou la science des objets trouvés, Éditions Odile Jacob, 1990), une pléthore de découvertes faites par sérendipité, en dehors de toute programmation à l'échelle nationale ou internationale, dans lesquelles la culture personnelle des chercheurs s'est montrée déterminante (Pasteur parlait en 1854 d'« esprits préparés » et Réaumur en 1742 d'« un de ces hasards qui ne s'offrent qu'à ceux qui sont dignes de les avoir, ou plutôt, qu'à ceux qui savent se les procurer. ») : la glycérine, la cimétidine (médicament contre l'ulcère gastrique), l'aspirine, le contraceptif RU 486, le néoprène, l'attracteur de Hénon, le téflon, le cyanoacrylate d'éthyle (colle glu), les polyox, le nylon, l'adrénaline, le coton-poudre, la diffraction des électrons, l'électricité galvanique, l'électromagnétisme, les éthers-couronnes, les alliages Invar, le LSD, les naines blanches, le plus grand nombre premier (2216091-1) connu en 1990, la pénicilline, le positron, les pulsars, les quasars, les quasi-cristaux, les fullerènes, la radioactivité, les rayons X, la saccharine, la supraconductivité, le transistor, la vitamine K, la vulcanisation (les pneus « Goodyear »), le phosphore et sa luminescence prolongée, et cette liste n'est, bien évidemment, pas exhaustive. Un certain goût de l'aventure doit par conséquent être valorisé en chimie du solide, et pour que ce goût et cette curiosité se traduisent en une créativité qui sorte des normes, plutôt que de se transformer en un aventurisme de projets ou en une chimie de synthèse « pêche à la ligne », la formation des chercheurs doit impérativement inclure la thermodynamique classique et statistique, la cristallographie et la mécanique quantique. Les contraintes imposées par les modes de financement budgétivores et chronophages mis en place depuis une décennie, associées à la prolifération aussi polymorphe qu'incontrôlée des expertises sollicitées aux chercheurs, paraissent antinomiques avec cette conception de la recherche exploratoire, libre, pilotée par la curiosité et l'intuition, basée sur une formation solide dans le cadre conceptuel et disciplinaire de la section 15. Ces préoccupations ont été au cœur d'une action nationale de formation en octobre 2011, soutenue par le programme interdisciplinaire sur les matériaux du CNRS (PIR Mat), et également au cœur de la contribution commune du CNRS aux Assises de l'ES&R de 2012.