Section 38 Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines

Point d'entrée

Parmi les sciences sociales, l'anthropologie s'avère particulièrement attractive pour le public et pour les jeunes. Cet intérêt a longtemps été lié aux aspects « exotiques » des terrains ethnographiques. Ces dernières années, la globalisation a suscité tout un ensemble de questions sur l'évolution des sociétés et des cultures. Questions dont l'anthropologie était l'une des rares disciplines en mesure de se saisir et de proposer des réponses cohérentes. L'un des aspects les plus remarquables de notre modernité, c'est la manière dont chacun se meut en permanence d'un référentiel à l'autre, du local au global.

Et c'est sans doute la raison pour laquelle l'anthropologie, dans la mesure où elle appréhende de l'intérieur cette dialectique à partir de terrains localisés où les préoccupations du proche et du quotidien s'articulent avec la perception d'une appartenance planétaire, est susceptible d'éclairer la globalisation entendue comme processus pluridimensionnel, brouillant les repères traditionnels, reconfigurant les relations entre le singulier et le collectif et affectant en profondeur les modes de penser et d'agir aux quatre coins de la planète. Si la pratique du terrain, la focalisation des recherches ethnographiques sur des groupes territorialisés, le travail d'observation intensive n'ont pas fondamentalement changé, ce qui est désormais pris en compte c'est la multiplicité des connexions, des interrelations entre des échelles différentes. À la figure du chercheur spécialisé dans l'étude d'un isolat culturel, s'est substituée une dynamique d'investigation où l'on pratique des observations multi-situées.

En même temps que se redéfinissaient un certain nombre d'orientations de la discipline, les méthodologies de recherche, et plus généralement la vision du terrain ont connu une réelle mutation. Cela ne signifie cependant nullement que les objets canoniques de l'anthropologie se soient dissous. Mais ils se trouvent désormais revisités en raison des mutations qui affectent le monde.

Deux exemples : la parenté, la culture. Dans le cas de la parenté, l'introduction de nouvelles technologies dans le domaine de la reproduction, la prise en compte de la problématique du genre et des alternatives qu'elle introduit par rapport aux formes familiales traditionnelles ont suscité tout un ensemble d'études qui ont pour double intérêt de proposer des analyses nouvelles des thématiques classiques de la filiation et de l'alliance, mais aussi d'éclairer les mutations en cours en les mettant en perspective par rapport à la littérature ethnographique sur les sociétés traditionnelles. Pour ce qui est du concept de la culture et de ses modes de transmission, la mondialisation redistribue les cartes, ce qui amène les anthropologues à s'intéresser à la manière dont la culture est invoquée comme forme de résistance face aux menaces du global, dans des termes identitaires, et en tension par rapport à la modernité. Interrogée dans la relation à la culture, la question de l'ethnicité, après avoir été longtemps ignorée par les anthropologues français en raison de l'héritage républicain, a été finalement appropriée pour mieux théoriser ces phénomènes de résistance dans le cadre de la globalisation.

On assiste donc à une complexification de l'objet de l'anthropologie, et cette situation interroge tout à la fois la position du chercheur et les méthodes mises en œuvre pour appréhender cette complexité. Pendant les dernières décennies du xxe siècle, l'anthropologie française est relativement restée à l'écart du large mouvement qui s'est développé aux États-Unis, mais aussi dans des pays émergents comme l'Inde, le Brésil, l'Afrique du sud. Mouvement qui s'est traduit par la remise en cause de la conception postcoloniale – mélange d'exotisme et de positivisme – de l'anthropologue explorateur de l'altérité, pour qui les cultures constituaient autant de laboratoires pour réaliser le projet totalisant d'une « science de l'homme ».

Ignorée en France dans un premier temps, sans doute en raison de l'influence du structuralisme lévi-straussien, la nécessité d'une anthropologie critique et réflexive est aujourd'hui intégrée par notre discipline. Cela tient tout à la fois aux conditions concrètes de la production et de la réception de l'ethnographie (les relations entre ethnographe et groupes étudiés se sont profondément modifiées dans le sens notamment d'une réciprocité en matière d'information), au rôle de l'image, à l'impact d'internet. Le métier d'anthropologue est en pleine mutation. On est loin du voyageur, du collecteur de traditions des premiers temps. L'anthropologue travaille avec et non sur des sociétés, et la question de sa collaboration, de son engagement, sans cesse posée, entretient l'exigence de réflexivité désormais inhérente à la discipline.