Section 35 Sciences philosophiques et philologiques, sciences de l'art

IV. Un exemple de recherche transversale en humanités : la section 35 et les aires culturelles

Les aires culturelles représentent à la fois un domaine émergent de la recherche et une réalité de la culture contemporaine. Traversant les époques, de l'Antiquité à la période contemporaine, les savoirs qui leur sont associés contribuent à une nouvelle vision des humanités. Au cours des dernières années, la demande de recrutement touchant aux aires culturelles a considérablement augmenté et n'a pu être que partiellement satisfaite. Accompagnés par les pensées de la diversité (pensées de l'altérité, postcolonial studies), les travaux sur les aires culturelles projettent au centre du débat des études de frontière, faisant appel à une interdisciplinarité constitutive. La section 35, par l'étendue de son périmètre, ne doit pas craindre de relever ce défi.

Les études sur les aires culturelles, qui investissent tant les sciences que la philosophie, les littératures et les arts, requièrent un travail de terrain et une grande préparation dans les domaines de la philologie et des études des textes (notamment lorsqu'il s'agit de la découverte de nouveaux corpus en langues vernaculaires ou nationales peu connues) mais aussi dans l'histoire des traditions savantes, lorsqu'elles s'appliquent aux pratiques rituelles comme aux performances artistiques, à l'ethnomusicologie et aux ethnosciences. Dans ce dernier domaine, on mentionnera le projet ERC SAW, Mathematical Sciences in the Ancient World, mené à l'UMR SPHERE sous la direction de Karine Chemla, Agathe Keller et Christine Proust. L'étude de sources qui vont de l'Orient mésopotamien à l'Inde et à la Chine permet de resituer la théorie et l'histoire des mathématiques hors des « touts homogènes » (« mathématiques babyloniennes », « mathématiques chinoises », « mathématiques indiennes »).

La connaissance des langues joue un rôle décisif. Les laboratoires de la section 35 ont toujours porté un regard attentif aux questions de la traduction et de la « traductibilité », notion qui figure dans le rapport 2010 comme « l'un des objets transversaux les plus marquant et les plus riches d'avenir » pour la « pratique des textes ». On peut rappeler dans ce contexte les travaux de l'Institut de recherche et d'histoire des textes et du Centre d'études supérieures de la civilisation médiévale (projet Transmédie) pour le Moyen Âge et la Renaissance, de l'UMR Savoirs, Textes, Langages, couvrant un large éventail temporel et explorant la relation entre langage, philosophie et sciences, ou encore ceux de République des savoirs. Mais on pourrait mentionner aussi les recherches menées au Laboratoire d'études sur les monothéismes, où l'étude des traditions religieuses, regardées à travers les époques, s'applique à des sources en six langues anciennes et modernes, au Centre Léon-Robin de recherches sur la pensée antique, à l'UMR Anthropologie et histoire des mondes antiques, au Centre d'études supérieures de la Renaissance, à l'Institut d'histoire de la pensée classique, à l'Institut de recherche sur la Renaissance, l'âge classique et les Lumières, au laboratoire Pays Germaniques et au LabExTransferS – autant de lieux où la recherche passe par la pluralité linguistique et culturelle qui définit ses objets. Une notion comme celle d'intraduisible en philosophie prolonge ces questions et fait apparaître la richesse irréductible de tels réseaux de recherche. Or si l'enseignement universitaire des langues vivantes est protégé et diversifié – outre les UFR, on rappellera le rôle fondateur et exceptionnel de l'INALCO –, différent est le cas des langues orientales anciennes. Pour le sanskrit (védique, classique, hybride) et les langues vernaculaires apparentées, y compris le pâlî des sources bouddhiques, il existe aujourd'hui en France seulement quatre chaires universitaires, alors qu'autrefois cette langue était regardée comme le prolongement naturel d'une formation classique. La même tendance se remarque à l'échelle européenne et fait écho à la disparition progressive de l'enseignement du grec et du latin dans le secondaire. Ainsi, l'inscription des études sur l'Inde ancienne dans la recherche internationale est devenue une nécessité, puis un habitus. Des listes de discussion et des forums en ligne, ainsi que des revues et des colloques internationaux assurent un dialogue et un échange de données constants entre les chercheurs.

Cette ouverture internationale des études sur les aires culturelles est largement supportée par les unités de recherche à l'étranger. Parmi les laboratoires travaillant sur l'Asie, la section 35 est en effet présente dans plusieurs unités mixtes des instituts de recherche français à l'étranger (UMIFRE) : Savoirs et Mondes Indiens à Pondichéry, où la philologie sanskrite a une place importante, le Centre for Social Sciences and Humanities à New Delhi, l'unité Asie orientale à Hong Kong. Le dialogue et les interactions avec l'École française d'Extrême-Orient, en France et à l'étranger – de Bangkok à Hanoi, de Pondichéry à Jakarta, de Kyoto à Séoul et à Taipei (la question de Chine continentale reste en revanche ouverte) – constituent également un atout pour le développement de la recherche. D'autres UMIFRE, comme l'IFAO au Caire, l'IFPO à Damas, l'Institut français d'études anatoliennes – Georges Dumézil à Istanbul, l'unité Amérique Latine à Mexico, ainsi que le Centre de recherche français à Jérusalem, sont autant de points d'ancrage de la recherche française à l'étranger contribuant à la valorisation des aires culturelles.

Une place particulière dans la vie de ces études est réservée aux revues. À côté des revues anciennes, telles le Journal asiatique (Proche-, Moyen- et Extrême-Orient), le Bulletin de l'EFEO ou Arts asiatiques (récemment rétablie), des revues comme les Cahiers d'Extrême-Asie, qui réfléchit sur les sciences religieuses et l'histoire intellectuelle de l'Asie orientale, Extrême-Orient – Extrême-Occident pour le monde sinisé (Chine, Corée, Japon, Viêtnam), les Cahiers d'Asie centrale, les Cahiers d'études africaines et la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, ou encore Afrique contemporaine méritent d'être encouragées et soutenues par le CNRS.

Les recherches sur l'orientalisme littéraire, avec parfois une dimension comparatiste affirmée, sont présentes dans les laboratoires de la section. Dans ce contexte, la section veille à protéger la diversité et l'importance du travail mené dans les UMR de province, souvent plus sensibles aux mutations de la recherche, et dont le rôle, en contraste avec la politique de site actuelle, demeure très constructif : c'est le cas à l'IRCL, ou à l'UMR Littératures, idéologies, représentations, qui inscrit dans l'axe « Orientalismes et altérités culturelles » du prochain quinquennal un projet collectif sur le thème « Voyage et traduction ». Car les recherches en aires culturelles sont aussi pratiquées dans des laboratoires qui ne sont pas a priori identifiés comme travaillant sur différentes langues et cultures. Si la question des identités culturelles est toujours à l'arrière-plan de ces enquêtes, elle n'épuise jamais son horizon : les notions de transfert (élaborée au CNRS), migration, métissage, créolisation viennent le compléter et participent à l'élaboration de nouveaux cadres théoriques.

Dans ce nouveau paysage de la recherche, les études orientales, qu'on voudrait désormais à l'abri des orientalismes mythologisants et des approches idéologiques qui les ont accompagnées tout au long du xixe s. et au-delà, contribuent à préserver la part d'attention à la relativité culturelle sans laquelle une pensée universaliste ne pourrait se déployer. L'Afrique, par exemple, représente aujourd'hui non seulement un vaste terrain d'enquête, un ensemble de cultures à explorer, mais aussi le lieu d'émergence de pensées nouvelles et de nouveaux paradigmes philosophiques. On ne s'étonnera pas si la philosophie de Bergson et Merleau-Ponty ont une résonance particulière dans la pensée et la théorie contemporaine des arts africains, ou si celle de Husserl dialogue avec la philosophie japonaise du xxe s. Les aires culturelles font elles-mêmes, peut-être, signe vers une nouvelle ère de la philosophie. La notion d'histoire globale ou « connectée » (S. Subramanyam), fournit ici aussi de nouveaux modèles conceptuels et un nouveau regard sur des questions anciennes et sur l'histoire elle-même. Faut-il rappeler qu'une telle approche hérite de la xénologie et de postures anciennes vis-à-vis des autres cultures ? Que la circulation et les échanges interculturels ne sont pas une réalité moderne ? Qu'ils sont déjà constitutifs de la philosophie et de l'histoire antique, où la Méditerranée était une vaste aire culturelle ? À ce propos, les recrutements récents en philosophie arabe (UMR SPHERE, en 2007) et en philosophie du Moyen Âge arabe et hébraïque (Centre Paul-Albert-Février, en 2013) constituent des signaux positifs.

Parallèlement, il n'est plus concevable, aujourd'hui, de limiter « la » littérature à une perspective française ni même européenne. Depuis quelques années, la section a examiné un certain nombre de candidats et recruté plusieurs chercheurs spécialistes des littératures indiennes. On signalera aussi le développement des études africaines qui, depuis les travaux d'Alain Ricard, continuent de susciter de nombreuses vocations. Un laboratoire comme le LAM, à Bordeaux, accueille non seulement des anthropologues, des géographes ou des politistes, mais aussi des chercheurs en littérature, qui travaillent par exemple sur le théâtre africain contemporain. Les littératures francophones, notamment celles issues de l'océan Indien, donnent lieu également à des projets de recherche prometteurs, sur des corpus qui commencent à faire l'objet de numérisations et d'éditions, comme le fait l'ITEM.

Ajoutons qu'au-delà de l'intérêt intrinsèque que peut représenter l'histoire de telle ou telle littérature dite étrangère, celle-ci induit parfois l'usage de méthodes spécifiques, qui renouvellent le débat théorique : comment, en effet, ignorer que les études subalternes sont nées en Inde, et qu'un écrivain comme Salman Rushdie est considéré, pour certains de ses écrits, comme un représentant des études postcoloniales ? Ces questions concernent d'ailleurs tout autant des littératures issues de pays anciennement colonisés que des littératures produites sur le territoire français mais bien souvent minorées (comme les textes écrits en langues régionales). Dans tous les cas, il est indispensable, pour prendre en compte l'extraordinaire diversité culturelle de notre planète – et malgré la tendance opposée, sur d'autres plans, à une mondialisation qui peut se traduire par un nivellement –, de soutenir l'activité de chercheurs qui ont un degré de spécialisation élevé dans la connaissance d'une ou plusieurs aires culturelles.