Section 38 Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines

III. Points de perspective

Les conditions de la pratique de l'anthropologie se sont profondément modifiées, dans le contexte de la globalisation et de la circulation généralisée des humains, des marchandises et des informations. Ce n'est plus le lointain, l'altérité qui alimente le projet anthropologique, mais ce qui reste intact c'est une posture épistémologique qui, dans l'expérience même du terrain, produit de la distance et où la défamiliarisation par rapport à l'expérience naïve est un opérateur de connaissance essentiel. D'un point de vue prospectif, l'anthropologie est confrontée à trois grands défis, qui sont à la mesure du renouvellement que connaît aujourd'hui la discipline.

A. L'expérience anthropologique

L'ethnographie comme apprentissage relationnel et expérience subjective et située reste le socle d'une discipline dont la particularité est d'interroger le monde tel qu'il se vit, à hauteur d'homme, « par le bas ». Ce qui distingue l'anthropologie des autres sciences sociales, ce n'est pas tant le fait de pratiquer des enquêtes in situ, que son aptitude à construire ses problématiques à partir des questionnements de ses interlocuteurs, de se saisir de cohérences qui peuvent être en complet décalage avec les grilles d'analyse familières que propose d'emblée toute forme de savoir en surplomb.

La production des données s'opère en situation, ce qui implique de la part du chercheur une implication forte, et le défi auquel nous sommes confrontés est celui des modes de collaboration avec des individus et des groupes, qu'on ne saurait traiter en objets, alors qu'ils sont nos partenaires dans la production de connaissances.

Par ailleurs, la notion de terrain longtemps associée au territoire et à la localité, s'est complexifiée avec l'apparition, grâce aux NTIC, de formes de communications dématérialisées et la circulation sans cesse croissante d'images, de témoignages, de récits, de fiction, d'informations. Une nouvelle manière de poursuivre des enquêtes à distance, au fil des réseaux sociaux, de compléter des recherches par l'analyse de ce qui est diffusé et accessible sur le net rentre progressivement dans les pratiques.

Cette mutation des « terrains » pose de nombreux problèmes de distanciation, de vérification, de responsabilité (les univers sont devenus plus poreux, les écrits des anthropologues sont également plus accessibles, la question de la censure est toujours possible). La transformation des terrains participe pour le meilleur et pour le pire à l'hybridation ou au brouillage des genres et des modes de connaissance. Les frontières entre une connaissance qui se revendique anthropologique et un journalisme d'investigation ou un témoignage réflexif et militant sont dans certains cas difficiles à saisir. Elle autorise également de nouvelles formes de partenariat très stimulantes avec des gens de terrain et permet, lorsqu'elle prolonge une expérience « localisée » – consentant une évaluation critique de ces informations – un enrichissement des corpus de données.

Dans un monde marqué par l'interconnexion et la circulation des individus et des groupes, les anthropologues adoptent des modes d'observation et d'analyse qui conjuguent des échelles différentes. Le terrain n'est plus limité à un lieu unique, mais tient compte des interdépendances et des déplacements. Beaucoup pratiquent une ethnographie multi-située, qui permet de se décentrer et de rendre compte des interrelations entre global et local. En même temps, on voit remis en cause le partage traditionnel des disciplines où l'anthropologie était identifiée au qualitatif et au micro, se distinguant ainsi notamment de la sociologie et de la géographie. Le redéploiement de l'anthropologie en relation avec les transformations qui affectent ses objets, l'amène à inventer des dispositifs théoriques multiscalaires, et repose à nouveaux frais la question de ses rapports avec les autres sciences sociales.

B. Universalisme et relativisme

Dans son projet fondamental, l'anthropologie se voulait science de l'humain et ambitionnait de parvenir jusqu'aux lois inconscientes de l'esprit. Le recours aux modèles élaborés par la linguistique structurale, et par la suite les recherches sur la cognition, en relation avec le développement des neurosciences ont suscité un riche ensemble d'investigations qui se placent sous le signe de l'universalisme et dont le programme reflète les prétentions de la raison à réaliser une connaissance globale de l'homme. En même temps, émerge la prise en compte de la diversité culturelle, via les critiques qui se sont fait jour concernant la légitimité d'un projet rationnel inséparable de ses conditions d'apparition et d'effectuation culturelles et historiques.

Si elle a trouvé tardivement écho en France, la critique postcoloniale n'en a pas moins porté un rude coup à l'ambition universaliste de la discipline. La dénonciation de l'imposition par l'Occident de ses propres catégories sous couvert de rationalité, la méfiance à l'égard de tout discours hégémonique n'a pas seulement déstabilisé les visions dominantes de l'anthropologie : elle a aussi suscité l'apparition et le développement de recherches émanant des sociétés et des groupes jusqu'alors traités en objets de connaissance. Sur le plan international, cela se traduit par un enrichissement bien réel des débats et des problématiques, alors que longtemps, Europe et États-Unis avaient largement dominé la scène mondiale. De nouvelles perspectives, de nouveaux regards sur le monde se font jour, dans le cadre d'une circulation généralisée des savoirs qui influence fortement les jeunes générations.

Parallèlement, le débat entre relativisme et universalisme, qui n'a jamais cessé au sein de la discipline, a été réactualisé, non seulement par la critique postcoloniale se réclamant de la subalternité contre l'hégémonie du rationalisme des Lumières, mais aussi par la remise en cause du grand partage entre tradition et modernité, qui avait structuré les sciences sociales. Considéré comme un héritage encombrant de la modernité pour être refondé sur de nouvelles bases, l'universalisme tend de même à disparaître des lignes d'exploration de l'anthropologie symétrique. L'analyse de la production des rapports entre nature et culture, des formes de cohabitations entre humains et non humains n'a plus l'universalité mais la pluralité comme horizon et comme projet. À ce point, l'on oscille entre le perspectivisme intégral et une pensée de la pluralité des ontologies. On voit là s'élaborer de nouveaux projets qui se situent à un point de rupture par rapport aux orientations qui animaient le courant cognitiviste. Ils connaissent un réel écho dans la discipline, alors que l'anthropologie cognitive et linguistique n'a pas connu en France le développement qu'on pouvait lui prédire.

C. L'anthropologie du contemporain

Dans les évolutions récentes de la discipline, il faut noter la montée en puissance de l'idée d'anthropologie du contemporain qui s'est imposée comme désignant un programme qui privilégie les paramètres de l'histoire et du temps comme vecteurs de connaissance. Au premier abord, il va sans dire que toute démarche à base d'ethnographie a affaire au contemporain : l'expression « anthropologie du contemporain » n'est-elle qu'un pléonasme ? En réalité, si les ethnographes ont toujours travaillé au présent, le plus souvent c'est une opération de dé-temporalisation dans la réflexion et l'écriture qui a contribué à dés-historiciser les données ethnographiques en privilégiant une vision intemporelle, figeant les groupes et naturalisant les données.

Dans la pratique, l'anthropologie du contemporain prend au contraire pour thème d'investigation la complexité du présent, en s'intéressant au quotidien, à la trame des événements qui affectent les perceptions du monde. De plus en plus, les tensions et les conflits avec les conséquences violentes qu'ils engendrent un peu partout induisent des modes d'identification et des formes de résistance que les ethnographes tentent d'appréhender et qui posent une question jusqu'à récemment peu abordée par l'anthropologie, celle des formes de subjectivation. Question non réductible à la psychologie, car elle a trait à la relation de l'individu et du collectif dans ses dimensions culturelle, sociale et politique.

L'anthropologie du contemporain pourrait se définir comme une exploration des formes de subjectivation et des régimes de temporalité. Focalisée sur le présent, elle assiste à l'extraordinaire accélération du temps qui caractérise notre époque, et se construit par opposition au présentisme, conséquence la plus immédiate de cette accélération. Elle se concentre sur les stratifications du présent, et la manière dont celui-ci se diffracte dans la multiplicité indéfinie des images et des informations. Avec l'anthropologie du contemporain, on assiste à la prise en compte des mutations qui affectent très directement les humains et qui amènent à prendre désormais en compte l'articulation problématique entre le présent et l'avenir, alors que les sciences sociales se sont surtout polarisées sur les rapports entre le présent et le passé. Parmi les défis posés à la discipline, la question du contemporain offre une pluralité de perspectives et incite à un redéploiement des terrains et des modes d'investigation.

La complexité de la division de la connaissance dans le monde contemporain, conduit les anthropologues qui se donnent pour objet les milieux de la finance, les arènes du droit international ou des tribunaux locaux, les laboratoires scientifiques, etc. à poursuivre une double formation.

Les pratiques ethnographiques se sont ainsi profondément renouvelées, de même que la relation à ces autres qui ne se laissent plus transformer passivement en objet. On peut augurer qu'iront en s'amplifiant les questionnements éthiques, méthodologiques et épistémologiques soulevés par ces changements.