CID 53 Méthodes, pratiques et communication des sciences et des techniques

III. Le scientifique en société

La place du scientifique et de ses recherches dans la société, qu'il s'agisse de produire des connaissances avec les profanes, comme on vient de le voir, de contribuer aux transformations économiques, sanitaires et sociales, ou de participer aux expertises jugées nécessaires au bon fonctionnement de nos démocraties, est plus que jamais interrogée. On retiendra trois champs d'investigation : le premier est lié à l'image publique du scientifique et à la diffusion de ses travaux ; le deuxième se penche sur les controverses ; le troisième porte sur la régulation des activités scientifiques et sur le rôle du politique.

L'évocation de la place du scientifique dans la société met en lumière deux questions intimement liées. La première est celle des actions entreprises par les scientifiques pour assurer la diffusion de la culture scientifique, la seconde est celle de l'image sociale des sciences et techniques ainsi que des attitudes et valeurs qui s'y rapportent. Concernant la première question, il est notable que les scientifiques sont aujourd'hui régulièrement invités à diffuser leurs résultats de recherche à l'attention d'un public large, ne serait-ce que pour justifier le maintien de financements parfois substantiels. À l'heure où, dans la plupart des pays développés, l'État parvient difficilement à maintenir la part de budget national consacrée à la recherche, la science se trouve de plus en plus contrainte de justifier sa légitimité, voire son efficacité, que ce soit en termes intellectuels, économiques ou plus largement culturels. La médiation comme la vulgarisation scientifiques contribuent à la construction d'un contexte culturel et intellectuel favorable au dialogue entre chercheur et société civile, et dont les scientifiques sont partie prenante, depuis longtemps. Dans le domaine de l'étude des sciences, la transition de la tradition dite du « Public Understanding of Science » à celle du « Public engagement with Science and Technology » manifeste un changement de perspective théorique mais également le caractère désormais systématique des actions de communication entreprises par les chercheurs ou leurs établissements d'appartenance.

De ces actions découle, pour partie seulement, ce que l'on appelle fréquemment l'« image sociale des sciences », c'est-à-dire l'état des opinions publiques relatives aux sciences et techniques. Si certains domaines sont très bien perçus par le grand public, comme la recherche biomédicale qui est facilement identifiée par ses applications en termes de bien-être ou de santé, d'autres peinent à se faire connaître et accepter dans l'espace public. De façon plus générale, les controverses autour des risques, potentiels ou avérés, de certaines innovations (OGM, nanotechnologies, téléphones portables, etc.), les incertitudes sur l'intégrité scientifique accentuées par la multiplication récente de cas spectaculaires de fraudes scientifiques, interrogent l'image sociale de la recherche scientifique. En même temps, comme on l'a déjà dit, elles lui ouvrent des espaces de discussion et l'inscrivent à l'agenda des débats publics. Les diverses mesures d'opinion produites par les enquêtes sociologiques depuis une quinzaine d'années à différentes échelles (enquête « image de la science » en France, ou eurobaromètre dédié à l'échelle européenne) manifestent une ambivalence croissante du public vis-à-vis de la recherche. Ce dernier se félicite de certaines de ses avancées mais exprime dans le même temps une inquiétude quant à ses conséquences potentielles perçues parfois comme irréversibles. Dans un contexte international où certaines idéologies ou mouvements religieux alimentent une critique plus ou moins radicale du travail scientifique, et plus largement du rôle social de la science, il convient d'encourager une réflexion sur les transformations des attitudes à l'égard des sciences et techniques.

De même, faudrait-il pousser les interrogations sur le caractère genré du travail scientifique, sur l'image des femmes en sciences et sur l'accès aux métiers de la recherche. Se posent, in fine, un certain nombre de questions éthiques sur la responsabilité du scientifique, l'encadrement ou l'évaluation de ses travaux, le rôle des instances institutionnelles et des pouvoirs publics, qu'il faudrait explorer.

Ces travaux doivent prendre acte de ce que les questions scientifiques ne sont plus cantonnées à des sphères fermées et circonscrites mais qu'elles nourrissent désormais le débat public. Les interrogations sur les questions scientifiques et techniques sont omniprésentes dans les médias et tout particulièrement autour des questions énergétiques ou environnementales, des explorations biomédicales et des modèles économiques ; les désaccords entre scientifiques (par exemple ceux, enflammés et contradictoires, sur les modalités des changements climatiques) sont ouvertement débattus ; ainsi abondent les controverses mêlant inextricablement connaissances savantes et profanes, intérêts économiques, enjeu politique. Ces forums, que l'on a appelés hybrides, jouent un rôle croissant et obligent le scientifique à repenser non seulement son rôle mais aussi ses questions et ses approches. Cela renouvelle des questions comme celles de l'expertise, de la responsabilité des scientifiques, de leur implication dans la cité, de la construction des choix collectifs, mais aussi de l'agenda de la recherche. Il faut ajouter que la démultiplication des données sur les sujets controversés (qu'il s'agisse des informations bibliométriques, des débats en ligne, des articles grand public, des interventions expertes, etc.) et la publicisation des données de terrain ou d'observation produites par les scientifiques conduisent à réfléchir à de nouvelles approches de ces questions, incluant par exemple de la modélisation.

Ces interrogations conduisent à ouvrir un large champ de réflexion sur la régulation de la science, son organisation, ses financements. Tandis que l'organisation des sciences se modifie considérablement (multiplication des indicateurs, transformation des modes d'évaluation des laboratoires et des chercheurs, mutations des modes de financement de la recherche, formatage des projets de recherche avec programmation par étapes, internationalisation croissante des coopérations, importance croissante du financement par projet, coopérations transformées entre scientifiques et entreprises etc.), les travaux sur la politique de la science, de la technologie et de l'innovation (sciences policy désormais plutôt STI policy research) s'affirment comme un champ de recherche vivace et hétérogène, avec une large diversité de chercheurs et de thématiques. Ces travaux, qui avaient pour ambition première d'aider à construire des politiques efficaces, ont élargi leurs approches et s'interrogent aujourd'hui à la fois sur les moyens et les objectifs de ces politiques. Ce faisant, elles abandonnent (ou tentent d'abandonner) leurs approches instrumentales pour fournir des contributions plus indépendantes, appuyées sur un travail critique des « policy problems » ou du « policy making ». Ainsi abordent-elles des questions comme la question du genre en science et technologie, l'organisation du travail de recherche, la « carrière » des problèmes scientifique, la construction de l'agenda politique.