Section 32 Mondes anciens et médiévaux

III. Champs et tendances de la recherche

A. La recherche à l'heure du numérique

La montée en puissance du numérique dans la recherche a induit des transformations majeures qui dépassent le simple cadre technologique pour constituer des enjeux épistémologiques. L'appellation « humanités numériques » (digital humanities), désormais omniprésente, recouvre un ensemble de pratiques dans lesquelles l'usage du numérique fait partie intégrante des problématiques posées, voire les conditionne ou les rend possible. Les recherches sur les mondes antiques et médiévaux ont été concernées par ces développements, qui ont permis trois grands types d'avancées :

– la création d'une grande quantité de données nouvelles (collecte d'archives numérisées, cartographie, production de données quantitatives, etc.) ;

– l'exploitation de celles-ci, par des analyses automatisées de corpus très importants, leur indexation, l'identification d'emprunts, etc. ; le text & data mining est devenu un des nouveaux modèles de la recherche, qui n'est en définitive pour les sciences de l'érudition qu'un prolongement de leur méthode et de leur ambition d'exhaustivité ;

– le partage et la diffusion des connaissances, par le biais d'internet, qui permet à la fois un travail collaboratif « sans frontières » et offre un débouché aux productions scientifiques à différents niveaux, de l'édition scientifique à la diffusion « sociétale » et à la valorisation.

Le « tournant numérique » est par exemple très visible dans le domaine de la philologie qui a vu l'essor de différents projets de corpus et un intérêt renouvelé pour les commentaires anciens et médiévaux qui se prêtent particulièrement à ces nouvelles formes d'édition. Si le numérique facilite, depuis trois décennies, les travaux lexicographiques et les recherches sur les processus de citation et les phénomènes d'intertextualité, et, plus récemment, l'accès de la communauté scientifique aux documents manuscrits, certaines équipes cherchent désormais à développer des techniques de paléographie numérique reposant sur la similarité de l'image des mots. Ces méthodes d'accès au contenu textuel constituent une alternative aux méthodes de reconnaissance optiques (OCR), inefficaces sur les écritures anciennes. Du côté de l'édition de textes, certains chercheurs commencent à tester et à développer des méthodes bio-informatiques (précédemment utilisées en génétique) pour établir les liens de parenté entre différents textes descendant d'un même modèle : des algorithmes peuvent ainsi aider le philologue dans la construction d'un stemma et être appliquées à l'ecdotique.

Le rôle de plus en plus prégnant du numérique dans la recherche entraîne nécessairement des mutations dans les manières d'envisager ses terrains et ses modalités. La constitution de corpus très larges accessibles par internet implique désormais une approche internationale des domaines de recherche : il n'est plus stratégique d'élaborer en France des corpus existant déjà ailleurs ou pouvant intégrer un ensemble documentaire plus large. De ce point de vue, les nouveaux processus de diffusion peuvent impliquer un « partage des territoires » autant qu'un « partage des travaux ». La logique de consortium et l'élaboration de stratégies de recherche à l'échelle internationale paraissent dès lors devoir s'imposer. L'interopérabilité des données implique aussi la prise en compte des standards internationaux. Dans certains cas, ces standards restent à créer et constituent un enjeu majeur de l'interopérabilité des bases de données de recherche.

Le CNRS a joué un rôle de premier plan dans l'émergence des humanités numériques en développant notamment de très grandes cyber-infrastructures (TGE-Adonis qui, suite à sa fusion avec le TGIR Corpus, est devenu le TGIR-Huma-Num, de même que Progedo pour la gestion des données quantitatives), ainsi que des moteurs de recherches spécialisés (Isidore) et un pôle d'édition électronique en accès libre (CLEO). Ces infrastructures offrent un cadre cohérent et pérenne aux projets de recherches dans le domaine des humanités numériques, même si la part des TGIR en SHS, en particulier, est très réduite par rapport à l'ensemble des TGIR (0,8 % du budget total en 2013) et que leur place reste fragile. Le CNRS a également accompagné la création de la Bibliothèque Scientifique Numérique, visant à faciliter l'accès aux ressources documentaires pour l'enseignement et la recherche.

Pour ce qui est de l'archéologie, le consortium « Mémoires des archéologues et des sites archéologiques » (MASA), piloté par l'USR MAE René Ginouvès, vise à favoriser l'accessibilité des données de la recherche en archéologie. Dans le domaine de l'archéométrie, la volonté de la communauté de structurer les efforts s'est traduite par la création et le développement d'actions spécifiques, notamment au sein du réseau CAIRN Archéométrie de la mission à l'interdisciplinarité, mais elle doit être renforcée et soutenue, notamment par le CNRS, dans un futur proche.

Par ailleurs, la publication par le CNRS fin 2013 d'un document définissant une stratégie pour l'Information Scientifique et Technique marque une volonté d'accentuer les efforts engagés pour insérer la recherche dans l'ère numérique à travers différentes actions nationales auxquelles les chercheurs peuvent contribuer par l'intermédiaire de la plate-forme CorIST.

Ces initiatives nationales et transversales montrent une prise de conscience réelle de l'importance du « tournant numérique » qui se reflète également dans la multiplication des journées d'études, tables rondes, écoles thématiques et sessions de formations. La situation est beaucoup plus contrastée du point de vue des producteurs de données dans les domaines couverts par la section 32. La réussite d'un projet numérique passe par la conjonction de trois domaines de compétences, celui du chercheur, celui de l'ingénieur en « information scientifique et technique » et celui de l'informaticien. Or, ces conditions n'ont pu être réunies que dans des unités bien dotées (en premier lieu, l'IRHT), ou associées à des structures de service (MSH), à moins que le porteur de projet n'ait bénéficié de moyens financiers spécifiques pour recruter le personnel compétent.

De fait, le financement sur projet a joué un rôle important dans le développement de programmes de recherches fondés sur le numérique : l'ANR a financé des projets de ce type, notamment sur les appels à projets « Corpus ». Les humanités numériques ont également profité des financements Labex ou Equipex. Les financements européens ont aussi bénéficié à des projets numériques, comme le programme ArkeoGIS visant à la mise en commun des données scientifiques disponibles en archéologie sur la vallée du Rhin.

Ces financements ponctuels ne peuvent néanmoins à eux seuls répondre à tous les besoins et à toutes les exigences, d'autant que les dimensions de la pérennité et de l'interopérabilité des données n'y ont pas forcément été envisagées. Un écart important s'est creusé de facto entre les grosses structures ou pôles dit « d'excellence » et des centres de recherche ne bénéficiant pas des moyens humains et financiers pour mettre en place une politique de recherche fondée sur le numérique. Les dotations récurrentes des unités et des USR portant les MSH sont en elles-mêmes trop faibles pour assurer la construction efficace de ces politiques scientifiques. De manière paradoxale, les données numériques produites récemment sont celles qui courent le plus grand risque, alors que les archives physiques, même délaissées, sont au moins disponibles à une future réutilisation. Une politique de préservation des données produites dans les dernières décennies s'avère cruciale, qui prendrait en compte les archives des chercheurs individuels aussi bien que celles produites collectivement. Par ailleurs, au moment où un moteur de recherche performant, Isidore, a été conçu par le CNRS pour moissonner les données de la recherche dans le domaine des sciences humaines et sociales, il est patent que les résultats produits par ce moteur sont actuellement faibles. La production et la préparation des données par chaque unité de recherche de sorte qu'elles soient réutilisables et interopérables – condition de l'open access – impliquent la formation des chercheurs, l'accompagnement de ceux-ci par des ingénieurs IST ainsi qu'un équipement adéquat et pérenne. La politique de l'Open Research Data implique désormais d'exposer la structuration des données et de penser à deux niveaux : la qualité du produit scientifique et la qualité de l'encodage des données. Même si le TGIR-Huma-Num a mis récemment en place l'outil NAKALA, destiné à fournir aux chercheurs l'infrastructure numérique permettant un accès persistant et interopérable à leurs données, la situation est peu favorable dans les unités, faute d'avoir investi en moyens humains et financiers dans celles-ci pour la production et l'élaboration des données sous un format diffusable.

Des recrutements d'ITA à la fois compétents en analyse de sources anciennes et formés aux humanités numériques, qui permettront aux unités de produire et de structurer des données numériques réutilisables et interopérables, s'avèrent indispensables. S'agissant des chercheurs, l'absence de réelle valorisation des activités de production et de pérennisation des données numériques dans l'évaluation de leur production scientifique peut être un frein à leur participation pleine et entière aux démarches de diffusions des données de la recherche au-delà de la publication de leurs travaux.

Enfin, concernant cette dernière, les chercheurs et enseignants-chercheurs sont de plus en plus confrontés aux débats grandissants sur la question de l'open access, qui remet en question les modèles de publication auxquels ils étaient habitués, et ce d'autant plus que la publication en open access est désormais obligatoire pour la plupart des projets financés (ANR, ERC).

B. Évolutions, recompositions

La section 32 est celle qui couvre le plus large domaine chronologique, de l'apparition de l'écriture au quatrième millénaire av. J.-C. à la fin du Moyen Âge. Les remarques présentées ici ne prétendent donc à aucune exhaustivité ; elles reflètent la sensibilité des membres de la section aux évolutions en cours dans les principaux champs de recherches.

Il faut tout d'abord souligner que le sous-continent indien, l'Asie du sud-est ou l'extrême Orient sont demeurés absents des horizons de la section 32, bien que cette dernière, en accord avec la section 33, soit désormais ouverte à ces espaces de recherche pour les époques anciennes et prémodernes. L'Afrique sub-saharienne, quant à elle, est encore trop peu représentée dans la section.

1. Orient Ancien

L'Orient ancien est un champ immense par son extension géographique et chronologique ; il est représenté à parts grosso modo égales entre l'université et le CNRS. Ce dernier y affirme sa spécificité par un fort investissement dans certaines aires culturelles (Arabie, Asie centrale, Anatolie...) et dans l'accent mis sur les études paléo-environnementales, alors que l'université cultive des domaines de recherche plus classiques en histoire et archéologie du Proche-Orient ancien, hellénistique et romain.

Certains domaines méritent un soutien particulier en raison du trop faible nombre des chercheurs ou de départs en retraite imminents : archéologie de l'Asie centrale, Mésopotamie, Iran achéménide, parthe et sassanide. L'instabilité politique actuelle de ces régions et la difficulté à travailler dans plusieurs pays (Turquie, Iran, Palestine), voire la fermeture de régions entières (Irak du Sud, Syrie) accroissent l'incertitude qui pèse sur ce domaine de recherches, même si des terrains jusqu'ici délaissés ou inaccessibles émergent actuellement comme de nouveaux champs prometteurs : Kurdistan irakien, Arabie Saoudite, républiques d'Asie centrale...

Du point de vue des problématiques, la tendance majeure est l'élargissement des frontières géographiques et chronologiques, permettant une compréhension de plus en plus globale des événements et des phénomènes – politiques, économiques, culturels – au-delà de la question des formations impériales.

À l'étude des frontières indo-iraniennes et de la civilisation de l'Indus s'ajoutent désormais des programmes concernant la basse vallée de l'Indus-Balouchistan, au Pakistan, ainsi que d'autres régions d'Asie centrale : l'Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et le Nord de l'Afghanistan. L'ensemble de ces régions et les cultures qui y sont identifiées sont progressivement reconnues comme appartenant à des systèmes en contact entre eux et en relation avec les sociétés syro-mésopotamiennes, depuis le Chalcolithique jusqu'à l'âge des empires.

2. Égyptologie

L'égyptologie et les études nubiennes restent des domaines extrêmement actifs et visibles de la recherche française, s'appuyant principalement sur 5 UMR, l'EPHE, le Collège de France et le Musée du Louvre, mais aussi, en Égypte, sur une ÉFÉ (l'IFAO) et deux USR (le CFEETK à Karnak et le CÉAlex à Alexandrie) et, au Soudan, sur la SFDAS basée à Khartoum.

Parmi les évolutions récentes se signale un développement constant des études sur l'Égypte tardive (Ier millénaire av. J.-C. et époque romaine), autant sur le plan archéologique qu'épigraphique et papyrologique. S'agissant des effectifs permanents, ils sont restés relativement stables à l'université mais ont baissé de manière sensible au CNRS. Dans les chantiers « traditionnels » menés par les chercheurs français (notamment Saqqâra, Karnak, le Ramesseum, Tanis, les sites soudanais), les travaux s'avèrent toujours aussi productifs et les problématiques ont été renouvelées par des approches et techniques nouvelles mais les équipes sont souvent confrontées à des difficultés pour stabiliser leur personnel de recherche, ce qui est dû davantage à une pénurie de postes qu'à un réel manque de vivier. L'un des enjeux pour l'avenir est aussi la préservation et la gestion cohérente des données et des archives issues de ces recherches, autant sur support physique que numérique, pour pérenniser et rendre accessible l'immense patrimoine scientifique de l'égyptologie française.

3. Antiquité gréco-romaine

Si la Méditerranée demeure un des champs privilégiés de la recherche française (elle est le domaine propre d'environ 30 % des chercheurs de la section), force est de constater que son bassin occidental est aujourd'hui en voie de délaissement. De nombreux départs à la retraite récents ou à venir sont – là encore – en cause.

Pour l'histoire grecque, bien représentée dans la section, les sources épigraphiques constituent encore et toujours la principale source du renouvellement de nos connaissances. L'histoire économique et sociale, ainsi que les questions de géographie historique, demeurent particulièrement dynamiques ; les études concernant l'économie, la fiscalité et l'exploitation des ressources agricoles, par exemple, sont toujours plus nombreuses du côté du monde gréco-romain ptolémaïque. Les travaux sur la Grèce romaine connaissent également un fort dynamisme. On assiste par ailleurs à un net retour de thématiques d'histoire politique très classiques, mais désormais fondées sur l'étude croisée des sources archéologiques et textuelles.

En revanche, la section s'inquiète du devenir des recherches en histoire de l'art antique, plus particulièrement en iconographie et iconologie, qui seront bientôt affectées par le départ à la retraite de plusieurs chercheurs ayant joué un rôle pionnier et structurant, à la croisée de l'histoire de l'art et de l'archéologie. D'autres profils mixtes, mêlant philologie et histoire de l'art, sont devenus très rares au CNRS et à l'université.

Dans le domaine de l'architecture antique, la montée en puissance des outils informatiques a entraîné un foisonnement des restitutions en images 3D. Ces réalisations qui ne sont pas toujours solidement étayées par une analyse architecturale et stylistique, soulignent la nécessité de se doter d'équipes pluridisciplinaires pour étudier et analyser les parures monumentales des villes grecques et romaines. Or, l'affaiblissement du recrutement d'archéologues ou d'historiens de l'art rompus à l'analyse des décors, des styles architecturaux, ou d'architectes spécialistes de la construction, à un moment où les découvertes n'ont jamais été aussi nombreuses, fragilise la discipline. À ce titre, la situation de l'Institut de Recherches sur l'Architecture Antique est très préoccupante, puisqu'à l'absence de recrutement ces dernières années vont s'ajouter de nombreux départs à la retraite.

Un autre motif d'inquiétude dans le domaine des Antiquités est le dépérissement de la papyrologie littéraire et des études de littérature grecque, qui attirent de moins en moins d'étudiants à l'université. Le CNRS pourrait jouer un rôle clé dans la pérennité et le renouvellement des études grecques à l'heure où elles se trouvent menacées dans les cursus universitaires.

Du côté des langues rares, on note l'absence prolongée de disciplines importantes comme l'Araméen ancien ou l'Arménien.

4. Monde byzantin

Les recherches dans le monde byzantin en France se sont renouvelées de manière assez satisfaisante ces cinq dernières années. Les recherches sur les derniers siècles de l'histoire de Byzance, sur l'Italie byzantine et les relations entre Byzance et l'Occident, en papyrologie grecque tardo-antique et en archéologie des Balkans, sont particulièrement dynamiques. Des problèmes demeurent néanmoins : à l'UMR 8167, la poursuite des éditions des actes de l'Athos est mise en difficulté par l'absence d'un ingénieur ; l'équipe des byzantinistes de Strasbourg est menacée à court terme faute d'un nombre suffisant de chercheurs. Enfin, on peut craindre que les recherches en philologie byzantine ne pâtissent fortement du tarissement du recrutement des spécialistes à l'université, étant donné la réduction des effectifs des départements de grec.

5. Islam

Dans le domaine des études islamiques, on observe plusieurs phénomènes qui indiquent à la fois un dynamisme marqué par un fort renouvellement, et des domaines qui pourraient être menacés à court terme. Depuis une quinzaine d'années, les études sur l'Islam médiéval se sont profondément renouvelées. De nombreuses thèses ont été soutenues, et les universités ont recruté pour la même période seize Maîtres de Conférences (dont trois ont été récemment élus professeurs). Ces recherches sont marquées notamment par un retour aux éditions (ou ré-éditions), traductions de sources, un renouvellement de l'histoire politique mais aussi économique et sociale, une reprise des études sur le Maghreb, longtemps négligées. Le domaine des études coraniques et de l'islamologie connaît également un nouveau départ, sur des bases méthodologiques repensées, avec notamment plusieurs thèses en cours ou achevées.

Pour l'archéologie, le contexte géopolitique et la fermeture d'un certain nombre de terrains ont conduit à une réorientation, notamment sur le Kurdistan irakien, l'Asie Centrale et la Péninsule Arabique. Mais la faiblesse de l'encadrement en archéologie islamique est préoccupante : il n'y a que deux enseignants-chercheurs HDR dont l'un va partir en retraite prochainement. Cela met en péril la discipline, même si le CNRS a recruté trois chercheurs en archéologie islamique dans la dernière décennie.

6. Moyen Âge occidental

L'archéologie médiévale métropolitaine représente aujourd'hui environ le quart des opérations réalisées en France. Ses résultats, considérables depuis deux décennies, ont totalement renouvelé nos connaissances dans des domaines aussi variés que le développement urbain, les origines du village, les relations homme-nature, le chantier de construction ou les pratiques funéraires.

Toutefois, les contraintes de l'archéologie préventive et la dispersion des opérateurs, accentuée par le développement des entreprises privées, ont amplifié la pénurie de publications de monographies d'envergure et surtout de synthèses, seules à même de transmettre ces avancées au-delà de la communauté archéologique. Dans le même temps, les choix de recrutement du CNRS, principalement tournés vers des spécialités novatrices mais relativement techniques, n'ont pu favoriser cet effort de synthèse. Le recrutement de chercheurs plus généralistes paraît constituer un enjeu majeur pour animer plus largement des équipes.

Au sein des UMR, si certaines orientations récentes de la discipline sont aujourd'hui bien représentées (archéologie du bâti, anthropologie physique, histoire des techniques, paléo-environnement, etc.), d'autres domaines qui connaissent quelques frémissements depuis deux ou trois ans mériteraient d'être soutenus pour s'inscrire dans la durée : étude du mobilier non-céramique, archéologie des derniers siècles du Moyen Âge, développement des résidences élitaires...

L'histoire du Moyen Âge continue à se renouveler grâce à une proximité plus grande avec les sources grâce, notamment à la philologie et à la paléographie qui sont enfin reconnues par la majorité des historiens comme des disciplines à part entière, mais aussi grâce à une approche plus littéraire des sources, prenant plus nettement en compte leur statut et leur écriture, par exemple dans sa dimension stylistique. L'analyse conjointe du contenant et du contenu est de plus en plus, aujourd'hui, la norme.

Les études d'histoire religieuse et culturelle connaissent un dynamisme soutenu mais laissent toujours quelque peu à l'écart les formes d'expression artistique – arts visuels, musique – ainsi que l'histoire des sciences et des techniques, l'histoire de la médecine. On assiste par ailleurs, semble-t-il, à un regain d'intérêt récent pour l'histoire économique et sociale, qui avait été délaissée ces derniers temps. Sur le plan géographique, il faut souligner que les périphéries britanniques, orientales et septentrionales de l'Europe demeurent toujours en marge de la recherche française.

7. Archéométrie

L'archéométrie s'intéresse aux informations enregistrées par les objets anciens, artefacts ou archives environnementales, à différentes échelles, le plus souvent par la mesure instrumentée de paramètres inaccessibles à l'observation visuelle. Ces méthodes relèvent de disciplines des sciences chimiques et physiques, sciences de la Terre et de la Vie et des sciences environnementales. La section 32 compte actuellement une vingtaine de chercheurs relevant de ces approches et le même nombre d'enseignants chercheurs, ainsi qu'une trentaine de personnels d'accompagnement de la recherche, dans 21 UMR.

Il existe dans ce domaine deux profils : des historiens et archéologues maîtrisant et utilisant de manière raisonnée, voire experte, les méthodes et les concepts de l'archéométrie ; et des chercheurs et ingénieurs issus des sciences descriptives naturelles travaillant en lien direct avec les problématiques des sciences humaines. Un des enjeux cruciaux des prochaines années sera d'accueillir au sein des sections de sciences humaines ces deux types de profils, de manière équilibrée.

Ces approches interdisciplinaires nécessitent des échanges constants entre chercheurs et ingénieurs des différentes disciplines. La communauté a reçu un soutien significatif du CNRS afin d'organiser des écoles thématiques, mais également de mettre en place un réseau de la Mission pour l'Interdisciplinarité (CAI-RN : Compétences Archéométriques Interdisciplinaires-Réseau National). L'archéométrie est également bien intégrée dans les Labex, puisque six d'entre eux intègrent des activités archéométriques. On notera cependant un danger de confusion entre les approches de l'archéométrie ayant trait à la conservation et la restauration des objets du patrimoine et celles plus directement liées à des problématiques de sciences humaines.

Mentionnons pour finir le développement au niveau national de plusieurs plate-formes analytiques dédiées à des techniques utilisées en archéométrie et dans les sciences humaines : accélérateur AGLAE du C2RMF, plate-forme de l'IRAMAT au CEA Saclay, Laboratoire de datation ARTEMIS, Laboratoire IPANEMA adossé au Synchrotron SOLEIL. Citons enfin l'existence de moyens européens tels CHARISMA, qui donnent accès aux grandes infrastructures de recherche. Il conviendra de veiller dans le futur à ce que les thématiques des sciences humaines, avec leur finalité historique, soient bien représentées dans les recherches et applications de ce type de structures.

C. La dimension internationale de la recherche française

1. Langues de publication

En 2011, à l'échelle de l'ensemble des SHS, 350 ouvrages avaient été publiés par des chercheurs CNRS : sur ces 350 ouvrages, près des trois quarts avaient été publiés en français, tandis que 13 % étaient publiés en anglais et 13 % dans d'autres langues (allemand, italien et espagnol principalement). Cette proportion n'est pas très différente de celle observée pour les ouvrages publiés par les chercheurs de la section 32. Cette même année, à l'échelle de l'ensemble des SHS, les chercheurs CNRS ont publié 1017 chapitres d'ouvrages dont une majorité en français, mais 1/4 en anglais et 12 % dans une autre langue. Encore une fois, on retrouve des proportions similaires lorsque l'on observe isolément le cas de la section 32.

Plus généralement, les données RIBAC recueillies en 2011 et 2012 montrent qu'en moyenne 70 % des publications de la section 32 sont en français et environ 1/4 en anglais. Les autres langues sont, par ordre décroissant, l'italien, l'allemand et l'espagnol, ainsi que neuf autres langues (arabe, bulgare, catalan, croate, hébreu, persan, portugais, russe et turc). Ces exemples suggèrent que les chercheurs de la section 32 opèrent, pour leurs publications, des choix de langues similaires à ceux des autres sections SHS.

Soulignons par ailleurs que des chercheurs étrangers de grande envergure se tournent, dans nos domaines, vers des revues françaises (dont certaines sont soutenues par le CNRS) pour y être publiés en français. À titre d'exemple, sur les quinze articles publiés en 2013 par les Cahiers de civilisation médiévale, douze avaient pour auteur un étranger.

2. Visibilité internationale de la recherche française sur l'Antiquité et le Moyen Âge

Plusieurs revues de premier plan soutenues par le CNRS procurent à la recherche française une très large diffusion en français et lui donnent une excellente visibilité internationale. À titre d'exemple, en 2013, sur les 893 abonnements des Cahiers de civilisation médiévale, 610 sont destinés à l'étranger, dont une immense majorité à des pays non-francophones.

Dans nos domaines, la visibilité des publications françaises passe notamment par la possibilité, pour cette recherche, d'être correctement indexée dans des bases de données bibliographiques. Or, les titres des articles de recherche rédigés en français sont souvent mal pris en compte ou saisis de manière fantaisiste (avec une traduction automatique du titre dans un anglais approximatif) par les plate-formes de recherche bibliographique du type Thomson Reuters Web of Science. Pour la section 32, la perte importante que constitue la possibilité d'obtenir un financement pour colloque auprès du CNRS depuis que ces fonds sont affectés à la traduction des revues ne s'est, pour le moment, traduite par aucune compensation concrète et utile à nos domaines. Plutôt que de faire traduire intégralement des revues – opération pour laquelle aucune revue relevant des domaines de compétence de la section 32 n'a pour le moment été sélectionnée –, il pourrait être plus intéressant de mener des campagnes systématiques de traduction rétroactive des sommaires de revues françaises. Toujours afin de renforcer la diffusion des revues qu'il soutient, le CNRS pourrait participer à la création d'un portail documentaire en français et en anglais ou développer BiblioSHS de manière à y présenter les sommaires des derniers numéros parus et les résumés des articles. En effet, seule une politique active dans le domaine des humanités numériques permettra aux revues de relever les nombreux défis auxquelles elles se trouvent confrontées.

Enfin, tous les chercheurs qui s'intéressent aux textes antiques et aux sources littéraires ne peuvent que déplorer la menace qui pèse actuellement sur le futur de l'Année épigraphique et la situation de blocage qui s'est développée depuis quatre ans autour de l'Année philologique, outil bibliographique majeur pour la philologie et l'histoire anciennes qui est développé par six rédactions (France, États-Unis, Allemagne, Suisse, Italie, Espagne).

Il est paradoxal, à l'heure où l'INSHS se donne pour ambition d'améliorer la visibilité internationale des travaux menés dans ses laboratoires, de constater que de telles incertitudes pèsent sur la pérennisation et la survie de deux revues qui contribuent depuis des décennies au rayonnement international de la recherche française.