Section 38 Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines

II. Tour d'horizon

A. Afrique

L'anthropologie du domaine africain continue d'apporter des contributions significatives, notamment dans le champ du politique, du religieux, des représentations de la maladie et du malheur, des productions matérielles et artistiques.

Des domaines « classiques », tels la parenté ou le rituel sont aujourd'hui l'objet d'approches renouvelées en milieu urbain et rural aussi bien que dans l'espace migratoire. L'étude, maintenant systématisée grâce à de nouveaux logiciels, des réseaux d'alliance et des parentèles, la mise en perspective des notions de filiation et de résidence, l'analyse des liens entre parenté, circulations cérémonielles et économie, ont ouvert de nouvelles perspectives théoriques.

Quel que soit le rythme du vieillissement démographique, la question de la situation et de la place des personnes âgées dans les sociétés africaines est devenue centrale en anthropologie. Au moment où le pouvoir de décision des aînés semble s'éroder (choix matrimoniaux, économiques ou politiques), les personnes âgées se trouvent souvent dans des situations de vulnérabilité que les anthropologues abordent avec toute la complexité que l'enquête de longue durée et par immersion permet. Ils montrent alors comment leur place au sein des familles, le poids démographique de la jeune a, à un moment donné, infléchi la balance du pouvoir tout en tenant compte des systèmes de protection sociale déficients et plus généralement du désintérêt politique national et international sur ces questions du vieillissement. Ces axes de recherche permettent d'aborder la question du corps et de la gestion très subjective et personnelle du vieillissement biologique, ouvrant des portes pour anthropobiologie.

Les recherches actuelles sur le rituel se développent dans deux directions : l'une qui s'intéresse plus spécifiquement aux logiques interactionnelles qu'il met en œuvre, l'autre qui étudie l'activité rituelle (quel qu'en soit le lieu d'exercice) dans son rôle structurant des rapports sociaux en rapport avec des interdits fondateurs. Les transformations et adaptations de rites traditionnels en milieu urbain comme rural forment des phénomènes dont l'observation est particulièrement riche d'enseignement. Tout autant que le ressort et la labilité des conversions, les stratégies d'évangélisation ou de (ré)islamisation, le développement de nouveaux cultes ou mouvements anti-sorcellaires sont des thèmes plus spécialement explorés. De manière générale, la coexistence et/ou la superposition de différents systèmes de représentations, les modes d'actualisation d'une forme de pensée étrangère aux distinctions académiques entre politique, religieux, social et identitaire, se donnent à voir dans les comportements les plus divers et les plus quotidiens (business, travail, manières d'habiter et de cohabiter, de consommer, de créer, d'éduquer, etc.) mais aussi dans le registre du politique avec les multiples formes d'anastomose des réseaux « traditionnels » du pouvoir et du fonctionnement étatique, municipal ou encore dans celui des pratiques économiques.

D'autres domaines font également l'objet de nouvelles approches, comme celui des rapports entre oralités et écritures, ou encore des modes de transmission et de circulation des savoirs. Par ailleurs, dans la prolifération de programmes relatifs aux questions de patrimoine, de « gouvernance », de développement durable, l'anthropologie cherche à faire entendre la spécificité de ses approches et de ses objets qui interrogent tout autant les catégories occidentales que les logiques particulières à telle ou telle société africaine. Par exemple, les questions agricoles alimentaires et écologiques qui sont l'objet d'intérêt renouvelés, amenant à ouvrir de nouvelles perspectives théoriques dans les champs du politique, du culturel et de l'économie avec des sujets aussi divers que les émeutes de la faim (Afrique de l'Ouest), les peurs alimentaires, l'accaparement des terres, l'exploitation des ressources naturelles, la patrimonialisation des ressources naturelles, de savoir-faire dits « locaux » ou encore des questions liées aux maladies chroniques. Enfin, on peut citer la réappropriation de « concepts » occidentaux comme le Fast-food amenant à la définition de foodscapes globalisés où circulent idées, valeurs, revendications, produits. Les mutations actuelles, avec ce qu'elles peuvent engendrer de violences, mais aussi la foisonnante diversité culturelle, religieuse et politique des sociétés africaines, forcent à de nouvelles réflexions sur la nature même de ces mutations et de leurs effets.

B. Amériques

La vaste région amazonienne reste un laboratoire de l'anthropologie française, où naissent d'importantes avancées théoriques, telles que les approches perspectivistes et les réflexions sur l'ontologie, qui ont nourri et renouvelé les analyses du rapport à l'autre et aux non-humains dans de nombreux autres contextes. La spécificité de cette région, où vivent de nombreux groupes isolés, mais toutefois partageant des caractères proches et un fonds mythologique commun a été propice au développement d'études comparatives fines. Toutefois, ces groupes qui ont longtemps été appréhendés en dehors de leur trajectoire historique, ont récemment modifié nombre de leurs pratiques, dont les anthropologues s'attachent à reconstituer les logiques, pour en suivre les nouvelles manifestations.

Les travaux qui s'ancrent sur le terrain latino-américain ont développé plusieurs des thématiques déjà mentionnées : nouveaux mouvements religieux, questions de développement, migrations. En particulier, on soulignera les perspectives ouvertes par des recherches sur les nouvelles formes de parenté en Amérique latine, avec notamment comme conséquences les dynamiques migratoires que l'on observe dans la région. La thématique environnementale au sens large est particulièrement féconde : observation des « crises » environnementales, questions de biodiversité ou de brevetage du vivant notamment. La question du tourisme et de ses conséquences sur les sociétés locales est aussi une thématique très vivante. Enfin, dans un contexte de transformations politiques des sociétés nationales, la question des relations entre les sociétés locales et les États nationaux se pose avec une grande acuité. Les recherches s'intéressent alors aux thématiques identitaires, au multiculturalisme et aux relations de pouvoir.

Par ailleurs, les sociétés afro-américaines sont aujourd'hui l'objet d'un investissement privilégié, dans la mesure où elles offrent un exemple accompli de création culturelle. Les analyses portent tant sur le domaine religieux que musical. Ces sociétés sont souvent décrites, comme leurs homologues des îles de l'océan Indien (qui ont connu le même façonnement par la traite négrière et la plantation esclavagiste) comme « créoles ». Le concept de créolisation est riche de possibilités latentes que nous ne faisons pour l'instant que pressentir.

Enfin, si les recherches anthropologiques françaises ne sont pas absentes en Amérique du Nord, elles portent avant tout sur les peuples indigènes et leurs productions artistiques. De nouveaux programmes mériteraient donc d'être développés dans ce vaste espace où se joue une partie importante des enjeux mondiaux.

C. Asie

Les recherches récentes sur l'Asie sont particulièrement dynamiques en anthropologie politique (places des minorités, frontières, violence...) ainsi qu'en anthropologie religieuse (retour du religieux, résurgences sectaires, prosélytismes, nouveaux mouvements religieux...). Pour toute la zone, les relations entre traditions écrites et orales (chroniques locales, coutumiers...) ont un fort impact sur les méthodologies des chercheurs, ceux-ci ne pouvant faire l'économie de la lecture des textes anciens pour nourrir l'étude du contemporain.

Des recherches récentes ont été menées sur les ajustements incessants d'un mode d'organisation sociale longtemps considéré comme antithétique à la démocratie : le système des castes, qui perdure pourtant dans l'ensemble du sous-continent indien, et en particulier sur ses marges. Les observations anthropologiques en ce milieu polythéiste et à la stratification sociale normalisée et transparente ont permis, hier comme aujourd'hui, de relativiser l'universalité de nombre de notions et d'éclairer, en retour, les spécificités du monde occidental contemporain. L'anthropologie a également saisi l'occasion d'observer finement les déterminants sociaux et les micro-transformations induites par les mouvements révolutionnaires maoïstes qui ont enflammé le sous-continent indien, tout au long d'un corridor rouge. Elle a là réussi à se poser comme experte de la violence auprès de nombreuses instances internationales.

On peut également indiquer les études sur la mise en œuvre de la convention de l'UNESCO sur le patrimoine culturel immatériel et ses implications éminemment politiques particulièrement pour la Chine, la Corée et le Japon. Cette question imprégnant actuellement toutes les strates de la politique culturelle, du religieux au touristique en passant par la question des minorités.

Les communautés nationales de chercheurs qui se sont affirmées ces dernières années dans la plupart des pays d'Asie impliquent de nouvelles collaborations et des partenariats renouvelés non sans poser parfois certaines difficultés.

D. Océanie

Caractérisée par sa très vaste étendue géographique et son extrême diversité humaine (politique, linguistique et culturelle), l'Océanie a fourni – et continue de fournir – des contributions fondatrices à la réflexion anthropologique dans de très nombreux champs de recherche : migrations et peuplement insulaires ; sexualité, personne, corps et genre ; actualité et théories du rituel ; rapports entre structure, histoire et régime d'historicité ; politiques de l'identité et nationalismes. Aujourd'hui, l'utilisation d'outils technologiques neufs pour explorer les voyages/échanges inter insulaires, comme par exemple, la modélisation-simulation, permet de mieux connaître les trajectoires anciennes des pirogues qui ont parcouru le grand Océan mais aussi d'en dresser des cartographies dynamiques illustrant le savoir géographique des insulaires. On peut également souligner l'existence de courants migratoires qui, bien que de tradition ancienne, prennent des formes nouvelles (arrivée massive de populations chinoises en grande précarité dans les îles et archipels océaniens). Foyer de la controverse sur la Kastom et sur l'invention des traditions dans les années quatre-vingt-dix, l'Océanie voit aujourd'hui se développer les débats autour des questions du bi- ou du multiculturalisme (ex. : Nouvelle-Zélande, Australie), débats identitaires qui se nourrissent de la présence, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Nouvelle-Calédonie, de populations insulaires numériquement plus importantes que dans leurs îles d'origine. Ces transformations profondes et rapides de sociétés océaniennes poussent les chercheurs en sciences sociales à repenser les rapports entre identités locales, politiques de la tradition et globalisation en les situant dans le contexte des édifications nationales. La thématique environnementale et patrimoniale est aussi présente : utilisation des ressources locales, impact touristique, marchandisation des cultures. Il convient de souligner le poids social, culturel et politique de la question religieuse océanienne qui se déploie aujourd'hui sous des visages et des situations extraordinairement contrastées. Enfin, la recherche océaniste contribue à l'étude de l'européanisation du monde en développant une réflexion transdisciplinaire sur les modalités et les effets de la construction de cette région du monde en aire culturelle.

E. Europe et bassin méditerranéen

Pendant longtemps l'Europe a eu un statut particulier dans la géographie symbolique de notre discipline. Tout en étant un repère implicite et omniprésent, à partir duquel les autres sociétés étaient étudiées et les aires culturelles définies, elle ne rentrait pas de manière explicite dans le champ d'observation ethnologique, elle n'était pas une « aire culturelle » comme les autres. Ce « grand partage » est désormais révolu et les questionnements classiques de l'ethnologie ont trouvé toute leur place dans le continent européen. Le regard des ethnologues sur les sociétés européennes a ainsi largement contribué à la mise en perspective globale des cultures et à l'analyse de leur interpénétration historique.

Les processus récents de mondialisation incitent à réviser de manière encore plus radicale les représentations figées des sociétés européennes. L'Europe et « l'Occident » (dont elle constitue le cœur) ont perdu le monopole des formes « modernes » de l'économie, du politique, de la connaissance, etc. Les ethnologues sont de plus en plus amenés à examiner l'insertion des sociétés européennes dans des dynamiques à l'échelle planétaire, en développant des terrains européens attentifs aux interactions Europe/monde.

Les grands changements survenus dans l'espace européen au cours des dernières décennies – effondrement du bloc soviétique, guerres ou tensions nationalistes, effets de l'intégration à l'UE – ont offert des domaines de recherche stimulants, qui ont permis aux ethnologues d'étudier, entre autres, les questions des frontières, des tensions et des conflits dans l'Europe orientale. Par ailleurs, l'inscription des sociétés de l'Europe méridionale dans un horizon comparatif méditerranéen permet de prendre en compte les relations complexes avec les pays situés sur la rive méridionale et orientale de cette mer, qui se configure comme un des principaux foyers de tension d'un point de vue géopolitique. La question de l'altérité ne se manifeste pas seulement aux marges de l'Europe, mais se situe au cœur même du continent, orientant l'attention des chercheurs vers ses multiples expressions, avec une étude renouvelée des phénomènes migratoires, des marginalités sociales et des singularités culturelles ou religieuses.