Section 40 Politique, pouvoir, organisation

II. Questions transversales

1. Méthodologie, recherche sur contrat et internationalisation

L'ouverture sur les autres sciences sociales, la diversité méthodologique ainsi qu'un ancrage empirique fort constituent aujourd'hui la marque de fabrique de la science politique et de la sociologie françaises. Ces caractéristiques les différencient d'une grande partie de la science politique et de la sociologie pratiquées à l'international où ces disciplines font une place plus grande aux méthodes quantitatives, voire à la formalisation. La France a notamment vu se développer depuis une vingtaine d'années un courant critique proche de l'histoire et valorisant les méthodes ethnographiques, alors que, par exemple, la science politique américaine s'est dans le même temps rapprochée de l'économie, consacrant les méthodes quantitatives et une épistémologie globalement positiviste. Si bien que les politistes français, aux États-Unis comme dans d'autres pays, ont davantage d'affinités avec les sociologues, les historiens ou les anthropologues. Du côté de la sociologie, la situation est moins tranchée, notamment parce que certains domaines, comme la sociologie économique, ont fait une place croissante, ces dernières années, en France aux méthodes quantitatives.

La situation a certes récemment évolué au sein de la science politique française en raison de la multiplication des enseignements consacrés aux méthodes quantitatives dans les départements de science politique et les IEP. En outre, les grands projets, type PCRD ou ANR, ont favorisé la réalisation d'enquêtes combinant méthodes qualitatives et quantitatives.

La participation française aux grands projets européens reste toutefois modeste, même si elle demeure importante dans certains sous-domaines, comme celui de la sociologie des relations professionnelles. Ce moindre appétit pour les PCRD et les ERC s'explique d'abord par leur caractère très chronophage et le formatage des thématiques. Pour remédier au premier problème il faudrait former davantage de responsables administratifs en ingénierie de projets au niveau des UMR – le seul vraiment pertinent – et leur donner les moyens de partager leur savoir-faire à travers une mise en réseau dont le CNRS pourrait être l'architecte. Pour remédier au second, il faudrait se donner les moyens d'influer, en amont, sur la définition des thématiques prioritaires. Il conviendrait en particulier de défendre la place accordée à l'historicité des phénomènes sociaux et à leurs énoncés autochtones pour éviter l'aplatissement des problématiques lié à la standardisation des approches. En revanche, bien conçue, une étude européenne comparée peut être particulièrement instructive en matière de connaissance empirique et permettre, grâce à une utilisation judicieuse des données recueillies, une bien meilleure intelligence des phénomènes politiques et sociaux. In fine, si la recherche quantitative apparaît comme une voie de l'internationalisation de la science politique ou de la sociologie françaises, elle ne doit pas conduire à des renoncements a priori ni en termes d'ambition théorique, ni au regard de l'éventail des analyses qu'il s'agit de mettre à l'épreuve.

2. Les formes de l'internationalisation

Les chercheurs français en sciences sociales ont longtemps cultivé un rapport ambigu à la scène scientifique internationale. S'ils ont toujours lu, critiqué et souvent intégré les travaux de leurs homologues étrangers, notamment lorsque ceux-ci étaient disponibles en langue anglaise, ils se sont souvent satisfaits d'une confrontation « en interne » – dans l'espace francophone – à propos de ces recherches. Depuis une dizaine d'années cette relative insularité est fortement battue en brèche. La section 40 du Comité national observe d'ailleurs au moment de ses évaluations l'importance croissante des interactions en langue étrangère, notamment parmi les jeunes chercheurs.

L'internationalisation des sciences sociales françaises, priorité affichée du CNRS, doit encore être encouragée, mais elle ne doit pas faire l'objet de pressions hâtives, sous peine d'entraîner une uniformisation et un appauvrissement des savoirs et dispositifs académiques. Afin d'éviter à la fois l'écueil du provincialisme et le risque de l'uniformisation, l'internationalisation doit garantir la pluralité des approches, ce qui passe par le maintien du plurilinguisme académique et par une réflexion approfondie sur les modalités de diffusion et de traduction des connaissances vers l'anglais, lingua franca de l'espace académique mondial.

Plusieurs pistes peuvent être poursuivies.

2.1. Les collaborations internationales

L'internationalisation devrait d'abord passer par la multiplication des collaborations sur projets (PCRD, ANR, AUF et, bien sûr, CNRS) entre chercheurs ou équipes de recherche de plusieurs pays. Dans cette perspective, la logique des LIA mériterait d'être amplifiée, plutôt que celles de structures du type UMI. Celles-ci, plus coûteuses, forment parfois des enclaves françaises dans des universités étrangères. L'envoi de chercheurs dans les centres et départements de ces mêmes universités et des invitations de collègues étrangers dans les UMR françaises constituent des dispositifs plus efficaces et plus économiques. Plusieurs mesures relativement peu onéreuses pourraient être ici envisagées : l'abondement des dotations affectées aux LIA, l'augmentation du nombre des postes ouverts à l'expatriation, une plus grande visibilité de l'ensemble de l'offre (par exemple à travers une plate-forme recensant l'intégralité des bourses mais aussi des chaires universitaires) et une plus grande transparence dans les modalités d'attribution de ces positions.

Le dispositif des UMIFREs mérite aussi d'être repensé. Si ces structures sont des plus utiles dans les pays où faire du terrain est difficile tant pour les chercheurs que pour les doctorants, une telle dépense ne s'impose pas dans des pays européens ou des pays ayant un tissu universitaire déjà dense.

Pour multiplier l'envoi de chercheurs à l'étranger, il conviendrait aussi de réduire les indemnités d'expatriation des agents du CNRS en poste dans les UMIFREs et les UMIs qui peuvent aller jusqu'à un doublement des traitements, y compris dans des pays où le coût de la vie est plus faible qu'en France. Pour les doctorants et les post-doctorants, l'envoi dans des universités étrangères garantirait à long terme la construction de réseaux internationaux. Pour les chercheurs accueillis dans des universités étrangères, il conviendrait aussi de proposer un accompagnement minimal n'existant pas aujourd'hui (par exemple : des assurances maladies adaptées au pays pour eux et leur famille). L'absence de cet accompagnement est particulièrement discriminante pour les jeunes chercheuses qui ne peuvent assurer le coût d'un suivi de grossesse à l'étranger et les familles avec des enfants en bas âge.

2.2. La politique de traduction

S'agissant de la politique de diffusion des travaux français en langue étrangère, premièrement, il vaudrait sans doute mieux aider des chercheurs à publier dans des revues étrangères de renommée internationale que de traduire des numéros de revues françaises. Et ce, via des dispositifs d'« editing » et d'aide à la traduction. Il faut rappeler ici que s'internationaliser, ce n'est pas seulement publier en anglais. Les publications dans d'autres langues que l'anglais doivent être soutenues par des aides à la traduction et valorisées dans les dossiers d'évaluation des chercheurs.

Le CNL finance depuis quelques années la traduction d'articles de revues françaises vers l'anglais. Ce dispositif fort louable devrait toutefois faire l'objet d'une évaluation car il ne favorise pas nécessairement l'internationalisation des recherches françaises. Le cadre de référence des articles traduits est souvent très franco-centré car ils sont initialement écrits pour une audience française. La qualité de la traduction pose aussi parfois problème. Enfin la diffusion des articles ainsi traduits est limitée étant donné que le portail Cairn, sur lequel les articles traduits sont mis en ligne, n'est généralement pas accessible dans l'offre électronique des universités non francophones.

Un deuxième chantier à engager est celui de la traduction d'ouvrages déjà publiés en français, très importante pour diffuser à l'étranger des ouvrages fondamentaux, emblématiques de la recherche française en train de se faire ou abordant des chantiers originaux et peu investigués à l'échelle internationale.

2.3. La participation à des congrès internationaux

Si on observe certains progrès sur ce front, l'internationalisation de la science politique française souffre encore de la sous-représentation de ses académiques dans les congrès internationaux. Or, si présenter une communication à l'American Political Science Association (APSA) implique de plus en plus le recours à des approches quantitatives dont les français ne sont pas toujours familiers, cela n'a rien d'obligatoire à l'International Political Science Association, à l'ECPR, à l'International Studies Association ou dans les congrès d'associations d'études régionales (Association of Asian Studies, Middle East Studies Association etc.). La difficulté principale tient ici, outre la barrière de la langue, au coût des voyages, des séjours et de l'inscription. Un cercle vicieux s'enclenche lorsque la sous-représentation des politistes français dans ces réseaux internationaux est telle qu'ils ne sont plus sollicités pour participer à des « panels » ou à des projets internationaux par les collègues étrangers qui en prennent l'initiative.

Dans le cas de la sociologie, on observe ces dernières années une participation croissante des chercheurs français aux grands congrès internationaux (International Sociological Association, European Sociological Association, Society for the Advancement of Socio-Economics, European Group for Organizational Studies). Malgré tout elle reste concentrée sur quelques institutions qui peuvent aider financièrement leurs chercheurs à participer à ces colloques.

3. L'enseignement

La majorité des chercheurs CNRS de la 40 enseignent entre 20 et 60 heures par an. La situation est très variable en fonction des universités de rattachement. Certaines institutions ne les sollicitent que très peu alors que d'autres offrent à leurs chercheurs la possibilité de dispenser toute une gamme d'enseignements. L'attribution des enseignements doit se faire en bonne intelligence : elle ne doit s'exercer ni aux dépens du chercheur (en lui imposant par exemple des cours-types) ni aux dépens des enseignants-chercheurs à qui ne seraient laissés que les enseignements de premier cycle. Le chercheur doit aussi s'adapter aux besoins de son institution en dispensant, par exemple, des cours comparatistes ou généralistes. Il peut aussi avec profit être associé à l'ingénierie pédagogique lors de la conception ou de la refonte de maquettes.

Enseigner favorise l'intégration des chercheurs à la vie universitaire à deux titres au moins. Premièrement cela leur permet de participer aux activités pédagogiques, centrales dans la sociabilité universitaire. Ils peuvent ainsi tisser des relations avec les étudiants que le chercheur sera ensuite susceptible d'encadrer en Master ou en Doctorat, une activité à laquelle il lui est encore trop rarement donné accès dans certains établissements. Deuxièmement, l'enseignement aide parfois le chercheur à élargir le périmètre de ses travaux et à faire connaître une recherche fondamentale qui risque sinon d'être réservée aux spécialistes. Il peut aussi l'amener à réaliser des ouvrages de vulgarisation ou des manuels. La crise des effectifs de « Masters recherche » en science politique en France ferme cependant des débouchés importants aux chercheurs en termes d'enseignement. La situation est en revanche plus ouverte pour les sociologues qui peuvent davantage intervenir dans différents types de masters, au-delà des masters de sociologie.

L'enseignement offre aussi un complément de salaire aux chercheurs dont la rémunération reste faible en début de carrière. La section s'inquiète cependant de fortes inégalités entre chercheurs CNRS – qu'amplifie l'autonomie des universités. Certaines institutions proposent des primes substantielles en échange d'une très lourde charge d'enseignements tandis que d'autres demandent de l'enseignement bénévole aux chercheurs qui leur sont rattachés.

4. Expertise et valorisation

La place de l'expertise et de la valorisation dans l'activité des académiques est particulièrement débattue parmi les politistes et les sociologues parce que leurs disciplines s'y prêtent plus que d'autres. La règle de conduite de base qui s'est dégagée de ces discussions donne une priorité absolue à la recherche fondamentale et ne laisse pas l'expertise et la valorisation empiéter sur elle, voire la piloter par l'aval. Telle est la jurisprudence qui a guidé la section 40 lors de ses évaluations tant individuelles que collectives.

Mais le scientifique qui le souhaite est naturellement fondé à partager son savoir avec la puissance publique ou des acteurs privés et associatifs (ONG, syndicats, associations, entreprises...). Quand cette dissémination de la connaissance est tournée vers l'aide à la décision elle s'apparentera à de l'expertise, quand elle visera à vulgariser des connaissances issues de recherches plus pointues, elle relèvera d'une logique de valorisation. Celle-ci peut passer par des conférences grand public ou des interventions dans les médias (où il convient de ne pas servir de caution à des simplifications excessives).

Expertise et valorisation s'inscrivent fréquemment dans le cadre de contrats négociés par les universités, les UMR ou le CNRS lui-même afin de financer ces institutions. Cette pratique peut également être assortie d'une rémunération d'autant plus légitime que les salaires des académiques est comparativement faible et que leur pouvoir d'achat s'érode.