Section 31 Hommes et milieux : évolution, interactions

II. Préhistoire, protohistoire et géochronologie

Correspondance CNU : 20e section
Périmètre et thématiques scientifiques

L'archéologie préhistorique et protohistorique retrace l'histoire des sociétés humaines depuis leurs toutes premières manifestations jusqu'à l'émergence des sociétés complexes. Elle a pour objet d'étude les sociétés humaines dans leur diversité culturelle et environnementale, qu'elle appréhende à partir des témoins matériels dans un dialogue nourri avec les sciences humaines (géographie, histoire, ethnohistoire, ethnographie, ethnoarchéologie), les sciences de l'environnement, des matériaux et l'Anthropologie biologique. Ses approches se fondent traditionnellement sur des opérations de terrain (prospections, fouilles) qui permettent l'élaboration des cadres spatio-temporels nécessaires à la compréhension systémique des sociétés et de leur environnement, comme de leurs composantes technologiques, économiques, sociales, politiques et symboliques. Le potentiel informatif de cette documentation primaire, dont la fiabilité est désormais systématiquement testée (notamment par le biais de la taphonomie et de la modélisation), est optimisé grâce à une interdisciplinarité dynamique, des outils analytiques et méthodologiques variés et innovants qui constituent la principale force de l'archéologie française et de son positionnement international. Le caractère composite de la discipline se traduit enfin par une gamme de pratiques de recherche : entre l'archéologue généraliste qui problématise des programmes interdisciplinaires à l'échelle du site ou d'une région et le spécialiste d'un champ d'étude particulier (bioarchéologie, technologie, tracéologie...) se dessine toute une série de profils professionnels. Toujours sur la base de l'excellence des candidats, l'équilibre entre ces profils complémentaires et interdépendants fait l'objet d'une veille attentive au sein de la section.

L'étude des trajectoires culturelles des sociétés humaines s'envisage ici à différentes échelles temporelles (synchronie, temps « court », temps long) et spatiales (structure archéologique, site, région, macro-région, continent) emboîtées, les nouveaux outils de résolution permettant aujourd'hui de resserrer notre perception des rythmes et des temporalités dans les espaces étudiés. Les faits observés (changements dans les techniques, les pratiques symboliques, sociales et économiques, fluctuations dans les densités et/ou modalités d'occupation du territoire, etc.) au cours du temps et dans les espaces considérés, doivent ensuite s'insérer dans les temporalités des modèles conceptuels, où interviennent très souvent d'autres paramètres (environnementaux notamment). Ces modèles ont vocation à rendre compte des formes de l'évolution et de la diversité culturelle.

De concert avec cette volonté d'approche systémique des sociétés humaines, les recherches en Préhistoire et Protohistoire s'attachent à comprendre leur fonctionnement dans la synchronie, toujours à différentes échelles (de l'individu au groupe), en étudiant le panel des pratiques susceptibles de produire des données/informations sur les capacités cognitives, les modes de vie, les organisations sociales, les interactions et filiations entre groupes, les pratiques symboliques, la transmission et les capacités d'innovation. Plus largement, ces recherches contribuent ainsi à la caractérisation des identités culturelles.

Pour le Paléolithique, ce sont l'identification des toutes premières traces, les dynamiques des changements techniques, les activités symboliques, la modernité comportementale, les modalités de l'expansion des groupes humains archaïques et modernes, ainsi que les essais de restitutions palethnologique et paléosociologique des sociétés qui sont au cœur de la réflexion.

Les recherches sur les périodes plus récentes traitent quant à elles des premières économies de production jusqu'à l'émergence des systèmes dits complexes (urbanisation par exemple). Elles peuvent aussi couvrir des sociétés de chasseurs-cueilleurs d'époque historique, comme c'est le cas dans certaines régions des Amériques (Arctique, Patagonie) ou de l'Afrique.

La variabilité et la complexité croissantes des situations exigent donc deux démarches : 1) un déchiffrage rigoureux des temporalités, particularismes et mécanismes propres à chaque espace-temps considéré, 2) la nécessité de comparer et de donner un sens global à ces histoires locales ou régionales en les replaçant dans le cadre plus large des théories sur les systèmes complexes.

Depuis quelques années, des avancées importantes ont été effectuées sur les thèmes liés aux mutations sociopolitiques et/ou technologiques en lien avec des mobilités (circulations, expansions, migrations, etc.). L'espace territorialisé et les systèmes techniques demeurent les indicateurs les plus investis. Les recherches interdisciplinaires s'appuient sur les derniers outils de télédétection satellitaire et de modélisation spatiale via les MNT (Modèles Numériques de Terrain), pour montrer comment les modalités d'occupation des territoires et de gestion des ressources, ainsi que les fluctuations diachroniques des réseaux d'habitats (morphologie, distribution, hiérarchisation, fonction) et de circulation des biens, constituent un moyen efficace de mesurer la stabilité ou, au contraire, le changement et ses modalités dans les sociétés étudiées.

Acteurs, structuration du champ et perspectives et priorités à court terme

Presque tous les préhistoriens et protohistoriens se répartissent au sein de 13 unités rattachées de façon principale à la S31 et de 3 unités en rattachement secondaire (UMR7041-ArScAn, UMR 7044-Archimède et UMR 5060-IRAMAT). Parmi les 13 unités en rattachement principal, 5 sont basées en région parisienne (UMR 7055, 7194, 7209, 8096 et 8215) et 8 en province (UMR 5133, 5140, 5199, 5608, 6298, 6566, 7269, 7264). Enfin, 3 chercheurs travaillent dans des unités, soit en rattachement principal mais opérant pour l'essentiel dans d'autres champs thématiques (UMR 5602-Geode), soit en rattachement secondaire (UMR 8546), soit relevant d'autres sections que la 31 (UMR 8171 IMAf, sections 33, 38 et 40).

Les domaines d'intervention des chercheurs font apparaître des situations contrastées selon les périodes et les régions en raison de départs à la retraite, de la situation politique ou des contraintes administratives de certains pays, mais aussi parfois de traditions de recherche (régions non investies ou surinvesties). L'instabilité politique dans plusieurs pays d'Orient (Syrie, Yémen, Irak, Iran) et d'Afrique (Égypte, Libye, Mali, Soudan) a par exemple entraîné la fermeture de nombreux terrains sur lesquels la recherche française était jusqu'alors très présente, et un glissement des activités vers d'autres horizons, comme le Caucase, l'Arabie Saoudite et les pays du Golfe. Il est par ailleurs de plus en plus difficile de travailler dans certains pays en raison de la complexification des procédures administratives.

Les domaines chrono-culturels les mieux représentés sont :

a) les cultures paléolithiques en Europe et en Afrique avec des concentrations plus fortes pour le Paléolithique supérieur européen et l'émergence de l'Homme moderne en Europe et sur le continent africain ;

b) le Néolithique et la Protohistoire en Europe et dans le bassin méditerranéen jusqu'au Proche et Moyen-Orient. Pour cette période chronologique, il y a aussi des implications particulières du CNRS sur l'Asie centrale et la Mésoamérique.

Pour ce qui concerne l'étude de la Préhistoire récente, on note une déshérence préoccupante pour l'Amérique andine, l'Océanie, le Proche-Orient et le Maghreb, alors que l'école française y a été longtemps un fer de lance. Pour les périodes postérieures (Âges des métaux), les recherches sur certaines aires géographiques restent peu représentées au CNRS et sont d'autant plus menacées qu'elles connaîtront à court terme plusieurs départs à la retraite. C'est le cas pour l'Asie centrale ou orientale (3 chercheurs dont un départ à la retraite en 2015) et du sud-est (2 chercheurs et un départ en 2015), ou encore pour l'Afrique sub-saharienne (3 chercheurs dont un départ en 2015). Il en va de même pour les confins irano-pakistanais (civilisation de l'Indus, monde achéménide) et le Levant (Liban, Jordanie). Pour l'Amérique du sud, les Andes comptent un seul chercheur recruté en 2011, tandis que leur versant atlantique n'en comptabilise que deux. Il est ainsi clair que plusieurs continents ou régions se caractérisent par des communautés de chercheurs trop restreintes au vu de leur étendue géographique, de la diversité de leurs aires culturelles, et des enjeux scientifiques.

Ces situations contrastées demandent que différents éléments soient intégrés dans la définition d'une politique de recrutement pour les années à venir avec, comme de coutume, un équilibre à atteindre entre le maintien/renforcement des pôles déjà bien établis et reconnus et l'effort à porter sur des domaines en danger ou encore vierges.

Pour les études sur le Paléolithique, il est urgent de renforcer les recherches sur les périodes anciennes (priorité identifiée en 2010), que ce soit pour le Paléolithique ancien ou moyen. Seuls sept chercheurs travaillent exclusivement sur ces périodes. La situation est particulièrement préoccupante pour les périodes très anciennes en Eurasie, comme par exemple le complexe acheuléen, qui ne comptent plus aucun chercheur à temps plein.

Pour les périodes plus récentes, certaines aires d'étude en protohistoire doivent être renforcées à court terme. Il s'agit tout d'abord de la Protohistoire française, domaine particulièrement touché par des départs à la retraite récents ou à venir. Naturellement, les recherches qui s'y développent font partie intégrante de la section 31, comme le montrent – par exemple – les travaux en bioarchéologie ou archéothanatologie. Pour les périodes les plus récentes (i.e. la fin de l'Âge du fer), ces recherches entretiennent aussi des relations évidentes avec la section 32. Ce qui fait la spécificité des recherches protohistoriques en section 31 est qu'elles reposent sur l'étude de la culture matérielle et des relations Hommes–milieux. Les recherches se fondant exclusivement sur les textes (sources textuelles, épigraphiques notamment) ne relèvent pas de la section, à l'exception, bien sûr, des recherches américanistes. Il est évident qu'une certaine porosité, par ailleurs souhaitable, existe entre ces deux types d'approche. Dans ce cas, tout dépend des sources majoritaires prises en considération mais aussi des problématiques développées selon qu'elles soient clairement orientées vers les sociétés antiques ou protohistoriques. Les données fournies par les archéologues, complémentaires des sources textuelles, doivent donc permettre d'aborder différemment les problématiques et de construire en commun des objets de recherche. Toutefois, l'expérience des années passées souligne que certains des jeunes acteurs en Protohistoire peuvent avoir des difficultés à trouver leur place entre les sections 31 et 32.

Certaines aires géographiques, l'Asie centrale et orientale, le Proche-Orient et l'Amérique andine sont devenues très vulnérables et doivent aussi être consolidées. Enfin, il existe des ensembles chrono-géographiques absents des recherches conduites au CNRS, comme l'aire caraïbe et l'Extrême-Orient. Il conviendra de les développer dans le futur.

Pour toutes les périodes et aires confondues, il est enfin urgent de consolider un domaine très fragile au CNRS, mais pourtant fondamental, celui de l'archéologie des pratiques symboliques. C'est en effet le seul moyen de tenter d'accéder aux « croyances » et aux systèmes de représentation des sociétés du passé. Cet énorme domaine renvoie aussi bien à l'iconographie, avec l'étude des représentations pariétales qui ne compte qu'un seul chercheur au CNRS, qu'aux pratiques liées à la mort et, pour les périodes les plus récentes, à l'appréhension de la perception de l'environnement, la construction des systèmes explicatifs du monde.

Perspectives à long terme, thématiques émergentes/lien formation

D'un point de vue thématique, les perspectives à moyen et long terme de l'archéologie préhistorique et protohistorique dépendent bien sûr de sa capacité à définir de nouvelles problématiques en transdisciplinarité, mais aussi à assimiler et mobiliser de façon adéquate les nouveaux outils et techniques pour affiner et préciser ses approches traditionnelles, notamment certains fondamentaux comme la résolution chronologique et spatiale. Il va de soi que la discipline doit continuer à renforcer son positionnement international et poursuivre et accentuer ses missions en matière de valorisation patrimoniale, qui contribuent au développement durable, en lien avec la formation à la recherche.

Il est nécessaire de développer de manière plus systématique les modèles prédictifs et les modélisations multi-agents. Les outils de simulation pour modéliser les interactions société/environnement et les dynamiques socio-spatiales dans le temps long (systèmes de peuplement, structuration territoriale) peuvent fournir en effet de nouveaux éclairages sur les phénomènes sociétaux anciens. L'analyse des circulations à différents niveaux (individus, biens, mobilités individuelles versus collectives) et échelles (mouvements intra-site versus mouvements interrégionaux), est un champ qui devrait également profiter du potentiel offert par ces avancées méthodologiques.

L'accessibilité croissante aux dispositifs de télédétection LIDAR et d'imagerie satellitaire multi-spectrale devrait par ailleurs considérablement modifier les études des réseaux d'habitat en lien avec les caractéristiques environnementales.

De leur côté, les études techno-fonctionnelles de la culture matérielle doivent rester un axe essentiel des orientations de la recherche au sein de la section 31. Il reste beaucoup à apprendre de l'étude des matériaux et technologies céramiques tandis que les études tracéologiques sur les matières minérales ou osseuses doivent être renforcées avec l'ambition de restituer les registres d'activités, clés de lecture fondamentales pour la compréhension des territoires et de leurs fonctionnements. Certaines aires chrono-culturelles rompues aux études typologiques devront bénéficier de ces avancées méthodologiques et analytiques pour accéder à une appréhension plus fine des identités culturelles des groupes étudiés, et des mouvements de population.

Dans le même registre, il est impératif de poursuivre l'effort dans la production de référentiels expérimentaux et ethnoarchéologiques indispensables à l'interprétation de la documentation archéologique. Ces domaines doivent rester un point fort de l'archéologie française au niveau international. Sans recrutement ni développement de l'ethno-archéologie dans les années qui viennent, le risque de perte de compétences, dans un domaine qui nécessite du temps pour développer les projets, est important.

Toujours dans le champ des études techno-fonctionnelles, certaines thématiques émergentes offrent un fort potentiel à long terme comme l'archéologie de l'alimentation. Elle est déjà traitée à partir du croisement d'indicateurs issus de l'archéologie, de l'anthropologie biologique et de la chimie organique. Mais, de nouvelles approches intégrant l'ethnographie, l'ethnoarchéologie, et l'ethnohistoire, pourraient lui donner un nouvel essor. Un autre champ émergent enfin est la modélisation de l'évolution des traditions techniques. L'établissement dans la diachronie des filiations techniques intra-groupes constitue un défi crucial qui doit conduire à mieux comprendre les mécanismes de la transmission et de l'innovation et, plus largement, du changement culturel à différentes échelles. Ces nouvelles recherches ne pourront cependant pas être développées sans un renouvellement des compétences dans le domaine des approches fonctionnelles (tracéologie), les prochains départs à la retraite menaçant fortement un champ de recherche dans lequel la France est reconnue internationalement.

Enfin, la rigueur méthodologique et analytique qui caractérise l'archéologie préhistorique et protohistorique française constitue un atout puissant pour concevoir des cadres interprétatifs conceptuels. Un engagement plus significatif vers une réflexion et modélisation théorique pour mieux positionner notre archéologie au sein des grands débats anthropologiques actuels, est une réelle nécessité à moyen terme, voire un véritable défi.