CID 53 Méthodes, pratiques et communication des sciences et des techniques

II. Perspectives de recherche

Parmi les très nombreux axes de recherche relevant de la CID 53, les membres de la commission ont choisi d'en développer quatre qui leur paraissent particulièrement pertinents, à la fois pour le caractère innovant des travaux actuels qui les explorent et parce qu'ils restent encore trop insuffisamment étudiés :

1. Regards réflexifs sur les humanités numériques

2. Le public dans les sciences

3. Le scientifique en société

4. Créativité, domaine émergent et innovation

1. Regards réflexifs sur les humanités numériques

Le terme d'humanités numériques embrasse des aspects très variés de l'usage du numérique dans les sciences humaines et sociales.

D'un côté, des activités traditionnelles des SHS, comme l'édition, l'archivage, l'analyse de textes, trouvent dans les nouvelles technologies de l'information des outils permettant de traiter des corpus à très grande échelle, ouvrant également la voie à des innovations dans les méthodes d'analyse. Ces corpus peuvent être aussi faits d'oral, d'image, de multimédia. On ne citera qu'un exemple : les enregistrements de langues parlées (sans production écrite), recueillis en vue de traitement linguistique et de préservation de langues en voie d'extinction. Le numérique est particulièrement adapté à l'étude de ces grands corpus évolutifs pour lesquels le chercheur fait face au défi de l'exhaustivité, mais en même temps pour lesquels il doit se confronter à la perpétuelle évolution des données.

D'un autre côté, les approches dites computationnelles proposent des méthodes d'analyse et de modélisation issues des sciences formelles (mathématiques, physique, informatique) qui permettent de poser de nouvelles questions, d'apporter des regards inédits dans divers domaines des SHS dans le cadre d'une démarche transdisciplinaire. Un continuum de pratiques existe entre ces extrêmes, avec par exemple le développement des systèmes d'informations géographiques en SHS : pour les uns des logiciels clefs en main permettant de représenter des données, pour les autres un sujet de recherche demandant de concevoir de nouveaux algorithmes afin d'analyser des données géo-spatialisées.

La CID53 a vocation à s'intéresser à toutes les interactions entre SHS et le numérique, mais avec une perspective réflexive, c'est-à-dire qu'elle est concernée par les recherches qui interrogent les outils et technologies mobilisés, la transformation induite des questions de recherche, l'impact des modèles théoriques des algorithmes, les conditions de production des « données » et la compréhension de leurs modèles, etc.

Ces approches des humanités numériques impliquent non seulement l'informatique, mais aussi les mathématiques appliquées et la physique, disciplines qui contribuent très activement au développement d'outils et de nouvelles formes d'analyse – notamment pour l'étude des réseaux, l'analyse de controverses, et très généralement le traitement de grandes bases de données. Ceci se reflète dans les profils des candidats à la CID53, et correspond à l'émergence d'une communauté multidisciplinaire.

Le rapprochement entre les sciences de l'information et les SHS fait émerger de nouvelles questions. Outre l'analyse de réseaux, ou les interrogations ouvertes par la circulation des données de la science, leur diffusion, leur formatage numérique, on notera que la recherche en informatique s'est vue influencée de façon extrêmement profonde, ces dernières années, par des interrogations et demandes venues des SHS. Ainsi, les protocoles d'acheminement de l'information dans les réseaux interrogent les pratiques de mobilité individuelle. La diffusion de contenus culturels (comme les films, les livres ou la musique) ou médiatiques questionne les formes de structuration des communautés d'usagers et leur repérage (l'homophilie et les concepts dérivés jouent ainsi un rôle central dans les systèmes de recommandation ou pour les moteurs de recherche modernes). La préservation de la vie privée et des données personnelles, enfin, est devenue une préoccupation clé lors de la conception de la plupart des systèmes informatiques, notamment les réseaux sociaux en ligne.

Ces exemples illustrent l'intensité des échanges actuels, tout particulièrement entre les recherches en informatique et en SHS, dans une interdisciplinarité fertile.

Le développement des humanités numériques suppose une évolution des métiers et de la division du travail entre techniciens et chercheurs. Dans la majorité des laboratoires, les ressources (bases de données, sites collaboratifs, plate-formes, éditions etc.) sont l'émanation de programmes limités dans le temps (ANR, ERC, bourses post-doctorales, contrats doctoraux etc.), leur financement et leur personnel le sont donc aussi. La création de ces bases suppose le maintien dans la durée de l'emploi scientifique et technique correspondant.

2. Le public dans les sciences

Partout, la société s'invite dans la science. La place des amateurs, des savoirs profanes, des associations d'usagers dans le processus même de production des connaissances évolue et soulève de nouvelles questions sur la définition et la régulation de l'activité scientifique. Cette participation du public dans la science pose, dans des termes renouvelés, la question de la vérité scientifique, des pratiques de production des connaissances et des opinions légitimes dans la cité.

Trois axes de réflexion sont particulièrement stimulants pour les travaux qui concernent la CID 53 : les nouveaux modèles de coopération entre professionnels et amateurs dans les sciences participatives, l'articulation entre les savoirs scientifiques et les savoirs profanes, et les différentes formes de sciences amateurs.

Les modalités de coopération entre professionnels et amateurs au sein de ce que l'on appelle parfois les « sciences participatives » sont très variables. La participation du public peut aller du simple partage d'observations à l'interprétation des résultats en passant par la conception même des programmes de recherche. La mobilisation des amateurs dans la constitution de bases de données est un enjeu clé de plusieurs sciences empiriques. En écologie par exemple, de nombreux programmes scientifiques reposent sur des données issues d'observations par des amateurs, dont l'envergure temporelle et géographique a permis la constitution de bases de données naturalistes parmi les plus riches et les plus fructueuses (par exemple, quinze ans pour le suivi temporel des oiseaux communs – STOC).

Les savoirs locaux et autochtones présentent de longue date un intérêt pour les sciences humaines, et particulièrement pour les chercheurs en anthropologie ou en ethnologie qui s'intéressent aux systèmes de production, de représentation et de transmission des savoirs. Cependant, la place des savoirs dits profanes dans la production des connaissances a changé au fur et à mesure qu'ils n'étaient plus seulement conçus comme des objets d'études mais qu'il a été constaté et admis (parfois non sans controverse) qu'ils pouvaient participer pleinement à la recherche. C'est le cas en écologie et dans les sciences de la conservation de la biodiversité, où une connaissance fine des dynamiques écologiques et de l'histoire des interactions entre les communautés et leur environnement est un atout inestimable pour comprendre le fonctionnement des socio-écosystèmes. Cette intégration des savoirs profanes est également à l'œuvre dans la recherche et l'innovation (pharmaceutique, cosmétique, industrielle), les populations locales ayant souvent des connaissances non substituables des propriétés utiles de la biodiversité qu'elles côtoient et utilisent. Sur un autre plan, les observations et analyses des personnes atteintes de maladie rare ou membres d'associations de patients permettent de la même manière non seulement de recueillir des informations précieuses pour les chercheurs mais aussi de forger des connaissances susceptibles de modifier les questions de recherche et d'ouvrir de nouvelles perspectives.

Une autre forme de participation du public à la science et à la constitution de savoirs nouveaux est liée à l'émergence de communautés de chercheurs et de développeurs indépendants des institutions traditionnelles de la recherche et du développement (universités, centre de recherche, entreprises), dans des dynamiques de libre accès à l'information et d'autonomisation des usagers. C'est ce que l'on observe par exemple dans les mouvements « DIY » (pour do it yourself). Originaires des États-Unis et aujourd'hui très répandus dans le monde anglophone, ils se sont peu à peu popularisés en Europe et en France. Associés au développement de l'open-source en informatique, ces mouvements réinterrogent les formes traditionnelles de production et de transmission des savoirs et des savoir-faire, ainsi que les règles de la propriété intellectuelle.

En biologie, la biologie de garage s'inspire d'une nouvelle sous-discipline de la biologie baptisée « biologie de synthèse » qui exploite les connaissances et techniques de la biologie moléculaire et du génie génétique. Le DIYbio (pour Do-It-Yourself Biology) propose d'initier les profanes à la biologie par la réalisation de projets personnels et/ou collaboratifs dans des laboratoires improvisés afin de promouvoir l'intérêt auprès du grand public des biotechnologies et de favoriser leur essor. En France, ce mouvement est représenté par l'association « La Paillasse », exemple unique de biologie de garage et de projet collaboratif ouvert à tous et intégré dans un réseau européen. Rendue accessible aux étudiants et aux citoyens, la biologie synthétique et la biologie de garage posent des questions sur le développement et sur l'utilisation de nouvelles technologies : par qui et avec quels moyens de contrôle, avec quels objectifs, comment et jusqu'où ?

Les développements des technologies informatiques doivent eux aussi beaucoup aux usagers et amateurs, depuis l'informatique de garage jusqu'aux normes de l'internet en passant par les logiciels libres. Ces développements ont largement contribué à façonner l'économie du numérique, et plus spécifiquement de l'internet, ainsi que son organisation sociopolitique. Ils soulèvent des questions de gouvernance, de fonctionnement, de traçabilité et de contrôle des comportements individuels et collectifs. Ces thématiques restent aujourd'hui encore largement à explorer, les chercheurs français étant peu nombreux sur ces importantes thématiques.