Section 34 Sciences du langage

II. Mécanismes généraux de l'usage du langage dans la communication (∼ 24 %)

Le langage est au centre de la communication humaine et, à ce titre, l'étude de son usage pour cette fonction complète la linguistique fondamentale. Les mécanismes généraux de l'usage du langage dans la communication s'articulent à des processus cognitifs liés à la perception et à la capacité d'intégration d'informations linguistiques à des informations non-linguistiques, notamment à des informations contextuelles.

A. Phonétique (∼ 13 %)

La thématique Phonétique est représentée dans trois laboratoires principaux, GIPSA-Lab (UMR5216), LPL (UMR7309) et LPP Paris 3 (UMR7018), ainsi qu'au LIMSI (UPR3251) et à l'Institut de Phonétique de Strasbourg (EA 3403). La phonétique vise à décrire et à analyser les mécanismes de production et de perception de la parole, ainsi que le produit, acoustique ou perceptif, de ces mécanismes. Elle recouvre principalement la description et la modélisation de la perception et, le plus souvent, de la production de parole du point de vue acoustique et/ou articulatoire (e.g. relations entre perception et production, calcul de l'articulation à partir du signal acoustique). On observe une tendance forte à travailler à l'interface entre la phonétique et la phonologie de laboratoire ou la psycholinguistique (notamment sur l'acquisition et le bilinguisme). D'autres axes de recherche concernent la description des systèmes sonores des langues, en lien avec la phonologie et la typologie, ou bien du point de vue de leur évolution (e.g. variétés régionales des langues et dialectes romans) ; l'analyse de la prosodie des langues ; les pathologies de la parole.

La plupart des recherches en phonétique sont cependant de type expérimental (production : analyses acoustiques et/ou de l'articulation ; perception : tests comportementaux, électrophysiologie, imagerie cérébrale). Le recueil et l'analyse de corpus (de contrôlé à spontané) est largement représenté, avec, pour l'acquisition de la parole, des corpus de parole enfantine ou de parole adressée aux enfants. La modélisation (acoustique et/ou articulatoire) est également présente dans les études de production. Quelques chercheurs sont spécialisés dans des langues particulières (e.g., langues afro-asiatiques, langues de l'Asie du sud-est), mais la majorité sont généralistes ou comparatistes.

B. Philosophie du langage (∼ 1 %)

La philosophie du langage se concentre principalement à l'IJN (UMR8129) et au laboratoire IHPST (UMR8590) à Paris, mais aussi à STL (UMR8163) à Lille et à L2C2 (UMR5304).

La philosophie du langage, qui se développe dans les années 1950-60 à Oxford, a donné naissance à la pragmatique, avec deux courants principaux à l'époque, la théorie des actes de langage et l'émergence de théories portant sur la communication implicite (présuppositions et implicatures). La philosophie du langage actuelle se rattache maintenant au moins autant à la philosophie analytique du début du xxe siècle, étendant son champ à la sémantique et à la logique, tout en conservant une forte préoccupation pour des thématiques pragmatiques, principalement liées à la communication implicite. L'intérêt pour la communication implicite a contribué de façon cruciale au débat entre les approches sémantiques minimalistes et le contextualisme, débat qui impacte directement la localisation de la frontière entre sémantique et pragmatique dans l'interprétation des énoncés. Par ailleurs, la philosophie du langage a développé un volet important sur les rapports entre langage et pensée, et on pensera ici plus précisément aux travaux sur la référence et les dossiers mentaux, à l'implication de la perspective dans la production des énoncés, notamment des énoncés méta-linguistiques ou à de nouvelles approches du vague articulant modèles psychologiques et modèles logiques. On mentionnera enfin l'établissement de liens entre langage et ontologie, et le développement d'investigations philosophiques reposant sur des modèles linguistiques, notamment sémantiques.

Les travaux en philosophie du langage ont un impact important (et réciproque) sur d'autres thématiques en sciences du langage, et on citera ici bien évidemment la sémantique et la pragmatique.

L'impact international de ces travaux, ainsi que leur qualité, est particulièrement remarquable, vu le petit nombre de chercheurs et d'enseignants-chercheurs de la discipline.

C. Pragmatique (∼ 3 %)

En France, la pragmatique est principalement représentée à Paris (LSCP UMR8554 ; IJN UMR8129), Lyon (L2C2 UMR5304) et Toulouse (IRIT UMR5505 ; CLEE UMR5263).

Par contraste avec la sémantique, qui se concentre sur la façon dont le sens d'une phrase est obtenu par la composition du sens de ses composants articulée par les structures syntaxiques (cf. § Syntaxe), la pragmatique s'intéresse à des composants de l'interprétation qui échappent en partie aux processus compositionnels et dépendent de différents éléments contextuels, lesquels couvrent la situation de communication, l'interprétation des énoncés précédents, ainsi que les connaissances encyclopédiques. La pragmatique n'est pas liée à l'analyse de discours, bien qu'elle puisse s'intéresser à certains aspects du discours ou du dialogue (cf. § II.D). Elle s'inscrit en partie dans le cadre du contextualisme (cf. § II.B) et s'intéresse en particulier à la communication implicite (présuppositions et implicatures conventionnelles et conversationnelles), et à la façon dont les interlocuteurs récupèrent les contenus implicites. La communication implicite est un domaine central de l'interface sémantique-pragmatique et les contributions respectives de la combinatorialité syntactico-sémantique et du contextualisme dans l'interprétation font l'objet d'un débat important à l'heure actuelle. On peut distinguer deux approches principales des problèmes pragmatiques, compatibles et souvent pratiquées par les mêmes chercheurs, l'approche formelle, principalement développée dans les laboratoires parisiens et toulousains, et l'approche expérimentale, initiée à Lyon dans le cadre d'un projet ESF (European Science Foundation) X-Prag, puis adoptée également dans les laboratoires parisiens. L'approche expérimentale utilise les méthodes, principalement comportementales, mais incluant aussi de l'électro-encéphalographie, de la psychologie expérimentale (cf. § IV.A). Elle a largement permis d'écarter certaines approches théoriques au profit d'autres et évolue avec les modifications théoriques qu'elle a largement contribué à produire. On pensera notamment ici à la dernière version de la théorie des alternatives proposée par Chierchia. Son retentissement au niveau européen et international est important et certains pays ont développé des appels à projet qui lui sont spécifiquement dédiés (e.g., le programme X-prag.de, Deutsche Forschungsgemeinschaft).

L'approche formelle, qui intègre de plus en plus souvent une partie expérimentale, est également très bien insérée dans le débat international, comme en témoigne la grande qualité des publications produites.

Il s'agit donc là d'un domaine qui, malgré le petit nombre de chercheurs impliqués, est d'une grande qualité et a un impact international majeur.

D. Discours, texte et dialogue (∼ 6 %)

La rubrique Discours, texte et dialogue concerne les approches linguistiques portant sur la structure et le contenu de productions linguistiques plus longues qu'une phrase, et incluant souvent la multidimensionalité et la multimodalité. Une hypothèse commune aux travaux dans ce domaine est l'idée que la structure de telles productions linguistiques n'est pas seulement une suite de phrases ou d'énoncés, et que leur contenu n'est pas seulement une conjonction ou une intersection des valeurs sémantiques de ces phrases. On trouve en France plusieurs approches dans ce domaine : notamment à Toulouse (IRIT, UMR5505), Paris (LLF, UMR7110, LATTICE, UMR8094 et ALPAGE, UMRI-001), Caen (GREYC, UMR6072), Nancy (LORIA, UMR7503) et Aix-Marseille (LPL, UMR7309) pour les approches formelles et computationnelles ; à Lyon (ICAR, UMR5191), Montpellier (Praxiling, UMR5267), Aix-Marseille (LPL, UMR7309), Villejuif (SEDYL, UMR8202) pour les approches interactionnelles.

Le développement récent des initiatives de normalisation et d'échange de corpus textuels, oraux et vidéo, des systèmes pour leur annotation linguistique et sémiotique et enfin leur instrumentation informatique, permet à l'analyse du discours de se développer autant dans sa dimension descriptive, comparative et théorique, en lien avec des sous-disciplines des sciences du langage telles que la linguistique cognitive ou la sociolinguistique, qu'en dehors des sciences du langage, en lien avec les sciences cognitives, la psychologie et les sciences sociales pour la modélisation des paramètres sociaux-cognitifs impliqués dans l'acte communicationnel.

Au sein de l'analyse du discours, la linguistique interactionnelle s'intéresse plus spécifiquement à l'analyse et à la modélisation de processus cognitifs mis en oeuvre dans les interactions communicatives finalisées. L'interaction y est conçue comme la forme fondamentale de sociabilité, de contexte de raisonnement pratique ainsi que le lieu d'émergence et de stabilisation de la grammaire et peut dès lors contribuer à l'élaboration d'une démarche théorique et méthodologique apte à rendre compte de l'émergence de la cognition et de la connaissance, dans et par le dialogue. Les interactions qui sont analysées sont situées dans des contextes sociaux spécifiques (éducatifs, commerciaux, médicaux..) ou encore médiées par la technologie. L'un des enjeux forts de ces dernières recherches consiste à documenter la dimension multimodale des interactions à distance. Avec l'explosion de la société de l'information, l'analyse du discours prend, théoriquement et empiriquement, une nouvelle dimension autour de l'étude des médias sociaux et des usages médiés de la langue, avec de nombreuses ramifications applicatives.

On observe des efforts croissants afin de fournir des analyses formelles de l'interaction dialogique, pour capter en une manière précise les aperçus empiriques de la linguistique interactionnelle et de la psychologie cognitive, mais aussi en collaboration avec de la recherche en TAL pour sous-tendre les systèmes de dialogue parlés (e.g. le système SIRI d'Apple). De même, depuis plusieurs années, des efforts se sont concentrés sur une interaction productive entre les études formelles de la structure et du contenu du discours, comme dans la SDRT, RST ou DLTAG, et les approches computationnelles. Les conférences majeures en TAL comme ACL, EMNLP, et EACL (cf. Annexe), ont depuis quelques années des sections dédiées à l'extraction automatique de la structure discursive d'un texte et des modes d'interaction dialogique, en exploitant des méthodes statistiques d'apprentissage automatique ou hybrides (approches utilisant à la fois les principes symboliques des études formelles sur le discours/dialogue et des méthodes statistiques).

E. Évolution du langage (∼ 1 % des effectifs de la section)

L'évolution du langage (et non pas l'évolution des langues ou l'acquisition linguistique) est un problème par nature profondément interdisciplinaire, à la frontière de la biologie, de la paléo-anthropologie, des sciences du langage et de la psychologie comparée. Après un siècle d'indifférence, la question est revenue sur le devant de la scène scientifique internationale dans les années 1990 et fait maintenant l'objet de colloques dédiés (e.g. Evolang) et de nombreuses publications internationales. La France contribue à ce développement et les recherches se poursuivent principalement à Lyon (L2C2 UMR5304, DDL UMR5596), Grenoble (GIPSA, UMR5216) ainsi qu'à Paris (Paristech, Telecom) et Bordeaux (INRIA) en relation avec l'informatique et la robotique cognitive.

On peut distinguer deux grands types d'approche parmi les théories actuelles sur l'évolution du langage. Il y a d'une part des approches fondées sur la simulation informatique de processus comme, e.g., la création de conventions lexicales ou étudiant sur cette base les conditions nécessaires à l'évolution de la coopération (souvent jugée comme indispensable à l'apparition du langage) ou les limites de la communication holistique qui rendent indispensable la double articulation pour un système de communication productif, comme l'est le langage. Ces approches sont souvent, mais pas toujours, basées sur la théorie des jeux. Elles sont peu représentées en France. Il y a d'autre part des approches de nature plus théorique et interdisciplinaire, cherchant sur la base des nombreux travaux empiriques existants, à dégager les spécificités structurelles du langage ainsi que ce qui est propre au langage utilisé dans la communication humaine par rapport aux systèmes de communication animaux (psychologie comparée). L'objectif est, sur la base de ces spécificités et des capacités cognitives (et culturelles) humaines qui leur semblent liées, de dégager des scénarios pour l'évolution du langage. Ce courant se base sur la psychologie cognitive, les neurosciences, la paléo-anthropologie, l'anthropologie, la simulation informatique, et les sciences du langage. C'est là que s'inscrivent les travaux français dans leur majorité.

Ces travaux ont une place honorable dans la recherche internationale, mais qui gagnerait à augmenter au vu de l'importance de cette thématique profondément interdisciplinaire dans la science actuelle. Pour ce faire, l'enjeu du développement des relations interdisciplinaires entre sciences du langage, neuro-psychologie cognitive et sociale, primatologie comparée et sciences de l'information est crucial.