Section 38 Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines

I. Surfaces d'une discipline

A. Circulation et densification du monde

La question du rapport à l'autre, qui est au cœur de notre discipline, se pose désormais avec une acuité nouvelle. Les échanges sociaux, leur organisation, leur densification qui se traduit concrètement par une urbanisation dominante des modes de vie, suivent des voies jusqu'alors inconnues, tels les réseaux virtuels, renouvelant le questionnement sur ce qui fabrique les sociétés.

Au premier rang de ces grandes transformations, se placent les mobilités humaines. Il s'agit aujourd'hui de mieux comprendre les caractéristiques et les conditions de ces circulations, y compris dans leur dimension d'altérisation, de violence, de rejet et d'exclusion. Aujourd'hui, le profil des migrants s'est diversifié : réfugié(e)s, exilé(e)s, nomades, diasporiques, métis, transnationaux, élites circulantes, retraité(e), voyageurs, travailleurs saisonniers, commerçant(e)s, touristes... Si les exodes forcés et les migrations de la pauvreté demeurent l'une des formes les plus importantes, elles ne se réduisent plus à un mouvement sud-nord. En l'espace de quelques décennies, l'Afrique, terre d'émigration, est devenue terre d'immigration et de circulations internes multiples. De même, en Europe, les pays traditionnellement pourvoyeurs de main-d'œuvre sont devenus pays d'immigration (comme l'Espagne par exemple) tout en étant aussi rapidement redevenue pays d'émigration vers ses anciennes colonies.

Ces problématiques s'articulent avec de nouveaux terrains, notamment touchant aux circulations « immatérielles » déterritorialisées (internet, blog, place des TIC). Cela donne lieu à une dispersion des matrices sociales traditionnelles, comme nous pouvons le voir avec le développement sans précédent de télé-maternage, chez des migrantes, mères de jeunes enfants ou de repas ou encore de festivités religieuses partagées via skype.

Enfin, l'approche anthropologique se révèle utile lorsqu'on ne s'intéresse pas seulement aux individus migrants mais aux entreprises qui les embauchent (maraîchage, monde viticole, industrie agro-alimentaire, bâtiment...) ou aux institutions publiques qui les accueillent (hôpitaux, préfectures...) ou créées pour les prendre en charge. Les observations des migrants eux-mêmes, installés aux frontières des pays « tampons » entre l'Europe et l'Afrique donnent à voir les enjeux très contemporains des déplacements liés aux inégalités économiques et mettent en évidence les stratégies mises en œuvre par ceux qui les pratiquent. Les « territoires circulatoires » au sein même de l'Europe (Est/Ouest, la place de la Grande-Bretagne) ouvre également des questions nouvelles concernant l'altérité pour une anthropologie du proche.

Cette nouvelle donne d'une présence toujours plus active d'un ailleurs au plus proche, conduit les anthropologues à construire des modèles d'interprétation du social et du culturel à l'aulne de cette densification du monde. L'anthropologie a ouvert, ces dernières années, son champ d'observation aux politiques migratoires et à leurs conséquences dramatiques, notamment comme nous le voyons quotidiennement en Méditerranée. Elle s'intéresse à la mobilité des objets, des savoirs et des savoir-faire, mais aussi à la circulation du vivant, comme les virus (grippes, HIV, etc.), qui participe fortement à l'intrication des échelles causales.

Dans ce contexte d'intensification circulatoire, les recherches récentes en anthropologie religieuse envisagent les traditions et les héritages, les itinéraires et les emprunts comme résultants de la reconfiguration mondiale des champs sociaux. L'exemple de la diffusion des cultes évangélistes ou bien celui des religions afro-américaines sont riches d'enseignement. Les nouveaux déploiements d'une modernité religieuse concernent de différentes manières toutes les grandes religions. Ils ne se réduisent pas pour autant aux mouvements « new-age » mais peuvent prendre de nouvelles modalités de la radicalité (Moyen-Orient, Afrique...).

B. Nouvelle économie des crises et des échanges

Aujourd'hui les anthropologues appréhendent les modalités de l'échange, la création et la répartition des richesses, dans des sociétés contrastées et confrontées à de nouvelles pratiques marchandes et financières.

Dans les sociétés du Sud, la généralisation de l'économie monétaire n'a fait disparaître ni la segmentation des sphères d'échange entre biens monnayables ou non-monnayables, ni l'intimité du lien entre les personnes et certaines catégories de biens, ni les prescriptions de temps, de lieu, de statuts, de réciprocité différée, de paroles, de gestes, etc., qui conditionnent les transactions. Autant de pratiques et de représentations sur lesquelles achoppe la fiction de l'échange « nu » et qui concrétisent les formes d'une mondialisation « par le bas ». La circulation de l'argent semble toujours primer sur son immobilisation. Les comportements d'ostentation, de dépense, de don, la concurrence et les défis d'honneur qu'ils peuvent comporter (ou, à l'inverse, les tactiques de dissimulation), la recherche permanente de protections magiques en cas de réussite économique, les modalités d'assomption de la dette intergénérationnelle, la ritualisation des gestes de cotisation..., autant de faits qui invitent à réexaminer les diverses figures de la relation entre marchandises et modèles culturels.

Les tensions entre sociétés locales et enjeux nationaux, internationaux et transnationaux s'expriment massivement aujourd'hui lors des « crises » environnementales (conflits autour de l'utilisation des ressources, catastrophes environnementales et naturelles, impacts du changement climatique) ou à propos de la question du brevetage du vivant (OGM). L'anthropologie, par son inscription de long terme sur les terrains locaux, est à même d'éclairer avec finesse ces tensions et de mettre en lumière la complexité des enjeux qui émergent dans ces situations. Elle s'attache également à saisir la compréhension de ces crises par le bas, et à étudier les ressources (symboliques, sociales, économiques, politiques) dont les populations concernées disposent pour y faire face, les contourner, ou les fuir.

Dans un monde fortement soumis aux influences et aléas de la finance et du marché, un nouveau chantier s'est ouvert sur le fonctionnement des activités financières et monétaires à l'échelle globale. Dans cette perspective, à partir de nouveaux terrains, les anthropologues se penchent tant sur la recrudescence des tensions et des conflits sociaux liés à la crise financière que sur les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, Organisation Mondiale du Commerce) en tant que diffuseurs de cadres normatifs dans ces sociétés. Cela implique le développement d'analyses sur les formes émergentes de pouvoir, les nouveaux types de mobilisation et de résistance ; et parallèlement, l'observation de nouvelles élites déterritorialisées.

L'ethnographie des modalités du fonctionnement de l'économie s'inscrit dans une anthropologie politique et juridique qui dépasse une lecture verticale des institutions pour en proposer une autre, soucieuse de rendre compte des réseaux transnationaux, des institutions locales, nationales et internationales. Dans cette perspective, les ethnographies des appareils étatiques, de l'administration au quotidien, contribuent à une meilleure appréhension des phénomènes de corruption et de clientélisme, des marges et des phénomènes récurrents de désobjectivation de l'État.

C. Fabrication et esthétique de la différence

La politisation du « croire », les identifications imaginaires ainsi que les multiples formes de revendication fondées sur la mémoire, le patrimoine et le territoire constituent un des pans importants de l'anthropologie contemporaine. Ces constructions de la différence qui passent autant par des oublis que par des processus de remémoration se saisissent dans un jeu d'échelle entre dynamiques locales et logiques globales. Dans cette perspective, la question de la patrimonialisation est importante.

Si l'État a été le premier garant de la distinction patrimoniale, divers groupes se sont depuis emparés d'objets, de lieux ou de pratiques qu'ils ont constitué en marqueur exclusif de leur identité. Davantage encore que ces objets de patrimoine pris isolément, c'est la démarche et les supports qu'elle utilise qui deviennent aujourd'hui sujet d'étude pour l'anthropologue. Cependant, doit être rappelée l'ambiguïté fondatrice de la discipline : l'anthropologie étudie les processus de patrimonialisation mais y contribue largement, dans le même temps.

L'analyse de ces phénomènes de patrimonialisation ne peut s'entendre sans la résonance de la théorie de l'agentivité. En lieu et place d'une approche esthétique qui interroge le sens des objets d'art et voit en eux des propositions symboliques, elle propose de considérer l'art comme un « système d'action, conçu pour changer le monde » et les objets d'art eux-mêmes comme des agents sociaux capables de produire des événements d'un certain type. D'où l'importance accordée à la notion de performance dans l'analyse des pratiques artistiques.

La question de l'art en ethnologie a dépassé largement la question muséographique et ne porte plus uniquement sur les productions matérielles et leurs contextes de production. Adjoignant à l'analyse empirique les perspectives ouvertes par les sciences cognitives, les recherches qui portent sur l'émotion, la passion ou le goût... se multiplient. L'ethnomusicologie ou l'anthropologie visuelle contribuent pour beaucoup au développement de ce corpus, et mettent au point, pour l'aborder, des méthodes de captation et de description inédites. L'ethnomusicologie est devenue une discipline de recherche en pleine expansion, qui s'est récemment renforcée de l'apport de l'anthropologie de la danse et du théâtre. Les supports numériques du son et de l'image lui ont ouvert des possibilités nouvelles, tant pour l'enquête, que pour la conservation des matériaux ou encore pour leur présentation et enfin leur publication. Il est en effet possible aujourd'hui d'illustrer des publications en ligne par des extraits de son ou d'images intégrés dans le corps même du texte. De même, il est possible de combiner sur le même support une très grande variété de documents : textes de différents statuts (sources, transcriptions...), images fixes ou animées (photos, vidéos, graphiques), enregistrements sonores (musique, discours, entretiens, conférences...).

Toutes les branches de l'anthropologie portant sur les arts, y compris l'ethnomusicologie et l'anthropologie visuelle, bénéficient de la reviviscence des musées d'anthropologie (Musée du Quai Branly, Musée de l'Homme, MUCEM, etc.) et le vivier de docteurs en ces domaines est important.

D. Transformation du rapport au vivant

Le champ des relations entre l'homme et le vivant, notamment l'animal, a été renouvelé par une approche fine des savoirs indigènes ou locaux et l'observation des transformations induites par les modifications des rapports de production sur ces relations. Questionnées de nouveau tant par les approches ethno-éthologiques et cognitivistes que par une actualité qui oblige à repenser le statut des animaux, ces recherches sont le lieu de débats sur des problèmes éthiques et politiques qui contribuent à rouvrir la problématique des frontières ontologiques.

Les questions du corps et de la santé occupent actuellement une place importante en anthropologie et interrogent les frontières entre le biologique et le social, entre nature et culture. Les études sur les représentations de la maladie, le « sens du mal » et les pratiques thérapeutiques dans divers contextes culturels ont été progressivement complétées par l'approche des contextes de pluralisme thérapeutique, notamment au travers des logiques de soins. Par ailleurs, les systèmes de soins ont été abordés en tant que systèmes sociaux et systèmes de sens, ce qui a permis de fondre l'anthropologie médicale au sein de l'anthropologie sociale et culturelle. Les recherches en anthropologie ont pu rendre compte de la pénétration de la biomédecine dans les sociétés non-occidentales, en analysant les rapports entre la production de savoirs et de techniques globalisés et leurs interprétations locales, notamment par les professionnels de santé et par les patients, dans le cadre micro-social des contextes de soin. L'intérêt de ces recherches appliquées à la santé publique est désormais reconnu par les institutions internationales telles que l'OMS (cf. Ebola). Développées en France et dans les pays européens et du Sud, elles doivent permettre, d'une part d'ajuster les politiques de prévention et les systèmes de soins aux contextes sociaux, et d'autre part de développer des connaissances sur les conditions d'articulation des politiques sanitaires à différents niveaux d'appréhension, de l'international au local. Elles ont également un intérêt théorique, en ce qu'elles documentent les effets de la biomédecine comme modèle culturel, en particulier sous l'angle de la place qu'occupe la logique du risque sanitaire et de la médicalisation de l'existence, dans les diverses cultures.

L'anthropologie a mis en lumière les rapports entre le corps biologique et son usage politique : littéral, dans les protestations sociales (grèves de la faim, mutilations publiques ou attentats suicides...) ou métaphorique. Les usages du corps, autrefois analysés essentiellement du point de vue des techniques corporelles et de leurs effets aux différents âges de la vie, sont revisités à l'heure du développement d'appareillages multiples, des greffes d'organes et des « prothèses numériques », et des mondes virtuels qu'offrent les nouvelles technologies, qui permettent de dissocier la personne de son ancrage corporel.

La parenté, socle sur lequel s'est constituée l'anthropologie, ne cesse de s'enrichir de ces perspectives nouvelles, en intégrant la question du corps, des substances et du genre dans son analyse, ce qui lui a permis de renouveler considérablement son approche. La parenté reste un outil indispensable pour examiner les nouvelles façons de « faire famille » qui émergent dans notre société, qu'il s'agisse de familles recomposées, homoparentales ou transparentales, de familles issues de procréations médicalement assistées ou d'adoptions... Ces recherches ouvrent la voie à l'interdisciplinarité, à la lisière de la médecine, de la psychologie, de la psychanalyse, du droit et de la bioéthique. Par ailleurs, les questions de parenté et de genre se transforment également dans les pays non européens. Ainsi, on voit par exemple apparaître de nouveaux droits relatifs à l'âge au mariage, au divorce ou à l'héritage, qui viennent bouleverser certaines pratiques et représentations du genre, de la filiation et de la famille, avec tous les conflits attenants.

Les anthropologues ont un rôle majeur à jouer dans le domaine de l'éthique et de la bioéthique, en approfondissant les voies du dialogue scientifique avec la médecine, le droit et la psychologie pour analyser les fondements techniques, épistémologiques et culturels de l'éthique ; en développant la réflexion sur les rapports entre universalisme et relativisme culturel sur des questions d'éthique particulières ; en approfondissant la question de « l'expérience » individuelle comme interface entre le corps (dans ses dimensions physique, affective et psychique) et l'environnement (naturel, social et spirituel...) ; enfin en observant les nouveaux enjeux sociaux et culturels liés aux évolutions des systèmes de santé et aux développements de la technologie médicale, y compris dans des pays du Sud.