Section 35 Sciences philosophiques et philologiques, sciences de l'art

I. Sciences philosophiques

A. Histoire et philosophie des sciences, théorie de la connaissance, philosophie de l'esprit et du langage

L'histoire et la philosophie des sciences, la logique, la méthodologie des sciences et la philosophie des mathématiques, la philosophie de l'esprit et la philosophie du langage, sont des disciplines souvent associées au sein des équipes de recherche françaises liées au CNRS, en même temps qu'elles conservent leur forte autonomie. La situation française n'est pas très différente de ce point de vue de celle qu'on trouve ailleurs en Europe.

1. Histoire et philosophie des sciences

La tradition française d'histoire des sciences reste dominante au sein de cet ensemble, qu'elle soit ou non associée à la philosophie des sciences. Deux unités de recherche regroupent la majorité des chercheurs dans ces domaines et ont pour particularité d'associer histoire des sciences et sciences de la nature (physique et biologie surtout) :

– SPHERE (CNRS/U. Paris-Diderot) se caractérise par la diversité des méthodologies (philosophique, historique, sociologique, anthropologique) et couvre toutes les périodes et toutes les aires culturelles. Ses thématiques incluent l'histoire et la philosophie des mathématiques, des sciences de la nature, de la médecine, l'histoire mondiale et l'anthropologie des sciences. Elle est associée au Master LoPhiss ;

– l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/U. Paris 1 – Panthéon-Sorbonne) est une équipe historique du CNRS, de grande réputation internationale. Ses thématiques se sont diversifiées autour de cinq axes : (a) Histoire de la philosophie des sciences, (b) Logique, langage, philosophie des mathématiques, (c) Philosophie de la physique et des systèmes complexes, (d) Philosophie de la biologie et de la médecine, (e) Décision, rationalité et interaction. Les travaux de philosophie de la biologie et de la physique se sont renforcés et l'unité participe au LabEx IEC. Elle est bien associée à l'enseignement (master LOPhiSC).

D'autres UMR d'histoire des sciences sont associées à des problématiques plus spécifiques :

– le Centre Alexandre-Koyré (CNRS/EHESS/Muséum national d'histoire naturelle) a des thématiques en histoire et philosophie des sciences humaines, de la biologie et des sciences de la Terre, avec également un fort investissement dans l'histoire des institutions scientifiques ;

– « Savoirs, textes, langage » (CNRS/U. Charles-de-Gaulle – Lille 3) réunit des linguistes, des philologues, des philosophes et des historiens des sciences autour de la question du sens et des formes. Elle comprend une forte composante en histoire et philosophie des sciences (science et philosophie à l'âge classique, recherches sur la philosophie naturelle de Leibniz, le darwinisme et les sciences sociales, sur l'image scientifique). L'équipe est associée à la revue Methodos et au master de philosophie de l'université de Lille 3 ;

– le CAPHES (CNRS/ENS) a un fort axe documentaire, sur les deux versants de l'archivage de fonds et de l'activité éditoriale ; il est hôte de deux revues majeures, la Revue d'histoire de sciences et la Revue de synthèse ;

– le Centre d'épistémologie et d'ergologie comparative (CNRS/Aix-Marseille U.) mène des recherches notamment en épistémologie des sciences mathématiques, physiques, biologiques et des sciences de l'homme et de la société (philosophie de l'économie) ;

– le SYRTE (CNRS/Observatoire de Paris/U. Pierre-et-Marie-Curie) est aujourd'hui la seule équipe en France qui, consacrée aux sciences exactes (temps et fréquences, systèmes de référence célestes, rotation de la Terre), se consacre à l'histoire de ces disciplines, avec une importante activité éditoriale (Peurbach, Copernic, Descartes, d'Alembert, Newton, Einstein).

Des équipes universitaires ont des problématiques plus variées. Le Centre François-Viète de Nantes, équipe pluridisciplinaire avec une antenne à Brest, couvre l'épistémologie et l'histoire des sciences mathématiques, des sciences physiques et chimiques, des sciences de la vie et des techniques. L'Institut de recherches interdisciplinaires sur les sciences et la technologie mène à Strasbourg des travaux sur la philosophie et la sociologie des sciences de la matière et des mathématiques, en s'associant le laboratoire SAGE pour l'histoire de la médecine et des sciences du vivant. L'équipe PLC (Philosophie, Langages & Cognition), à l'Université Pierre-Mendès-France de Grenoble, travaille sur des thèmes philosophiques, historiques et sociologiques des sciences : science et démocratie, pluralité des sciences, controverses scientifiques, réseaux, épistémologie des sciences cognitives.

2. Logique, méthodologie, philosophie des mathématiques

Bien que la logique, la méthodologie et la philosophie des mathématiques soient traditionnellement plus systématiques et moins historiques, elles restent en France fortement associées à des approches historiques, notamment dans le pôle d'histoire de la logique de l'IHPST. Les Archives-Poincaré (CNRS/U. de Lorraine) travaillent sur trois axes : a) archives (fonds Poincaré, fonds Vuillemin, fonds Couturat, etc.) ; b) histoire des sciences et des institutions scientifiques ; c) travaux de philosophie de la connaissance : logique, philosophie des mathématiques, histoire de la philosophie. L'équipe publie une revue internationale à comité de lecture, Philosophia Scientiae. « Sciences, Normes, décision » (CNRS/U. Paris-Sorbonne) est une équipe en formation qui comporte une composante en philosophie des mathématiques et en logique et mène des travaux en philosophie des sciences et de la connaissance, avec une composante en éthique et philosophie politique.

3. Philosophie de l'esprit et de la cognition, philosophie du langage

Depuis une vingtaine d'années a émergé un domaine associé le plus souvent aux sciences cognitives, à la philosophie analytique du langage et de l'esprit, qui privilégie les approches systématiques et pratique intensivement la collaboration internationale. Le principal centre est l'Institut Jean-Nicod (IJN), associé à l'EHESS et à l'ENS, au département d'études cognitives de l'ENS et au master de philosophie ENS-EHESS, avec une trentaine de doctorants et post-doctorants. Ses travaux sont centrés sur les sciences cognitives (linguistique, psychologie, neurosciences) et sur la philosophie de l'esprit et du langage, principalement dans la tradition analytique. L'IJN est associé à l'Institut d'étude de la cognition (IEC) de l'ENS, LabEx à l'interface des sciences humaines et sociales, des sciences du vivant et des sciences de l'ingénieur, qui comporte un programme d'enseignement complet de niveau licence, trois programmes d'enseignement de master (Cogmaster, Lingmaster et Philmaster), ainsi qu'un programme doctoral interdisciplinaire (PhD Program Frontiers in Cognition).

4. Bilan

La majeure partie des équipes du domaine relèvent de l'histoire et de la philosophie des sciences. Les recherches dans ce domaine ont en France une forte tradition, une association longue avec le CNRS et un bon ancrage dans les universités et établissements associés d'enseignement. Leur internationalisation s'est accentuée dans les dix dernières années, et plusieurs équipes ont une réputation mondiale. Plusieurs jeunes équipes émergent. L'histoire des sciences reste le point fort de la recherche française au CNRS. Ses liens avec la philosophie des sciences demeurent encore rares, et l'on notera qu'il y a très peu de formations qui les combinent.

Les secteurs relevant de la logique, de la philosophie des mathématiques et des sciences formelles ont une tradition mais sont plus faibles et seraient donc à renforcer.

Enfin, les domaines relevant de la philosophie de l'esprit et des sciences cognitives, de la philosophie de la connaissance et du langage sont plus dispersés, et une seule équipe les couvre dans leur ensemble, avec cependant peu d'accent mis sur l'épistémologie au sens de théorie de la connaissance, discipline pourtant très pratiquée ailleurs qu'en France. Les recherches en philosophie de l'économie et philosophie des sciences sociales demeurent minoritaires et constituent là aussi un domaine à soutenir.

B. Philosophie morale, sociale et politique

La philosophie morale, sociale et politique tend depuis ces dernières années à concerner un territoire de plus en plus large. Si les unités qui en relèvent directement sont en nombre réduit dans la section 35 depuis la disparition du CERSES, les interrogations qui sont les leurs fédèrent en revanche un nombre croissant de chercheurs et donc de thèmes centraux dans d'autres disciplines (droit, économie, sciences sociales) : on relèvera les recherches menées au Centre Raymond-Aron, à l'Institut Marcel-Mauss, au Centre Georg-Simmel (CNRS/EHESS), au Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie ou dans l'unité Sciences, Normes, Décision. La philosophie morale et politique recoupe en effet non seulement les questions épistémologiques (savoirs, normes, dialogue des disciplines) mais également celles des acteurs (décisions, rapports collectifs, institutionnels, genres). De ce point de vue, on notera la création en 2015 du Centre de recherches interdisciplinaires sur le genre et les sexualités (CNRS/U. Paris VIII/U. Paris Ouest Nanterre La Défense).

À côté des problématiques traditionnelles, on constate un enracinement des questionnements dont les derniers rapports de conjoncture signalaient l'émergence : les questions du soin, le rapport au vivant, les relations aux animaux, qui s'accompagne d'un travail mené en étroite collaboration avec les unités directement axées sur les questions de santé, les sciences bioéthiques et médicales. C'est le cas au laboratoire SPHERE ou dans l'unité République des savoirs à l'ENS. D'une façon générale toutefois, la philosophie morale et politique, l'interrogation sur les normativités passées et présentes semblent avoir été délaissées au cours des dernières années, ce qui appelle une réaction forte du CNRS.

C. Histoire de la philosophie

La France possède une tradition très riche en histoire de la philosophie. Des historiens marqués par l'existentialisme aux philosophes analytiques, des structuralistes aux généticiens, l'Université et le CNRS ont constitué un véritable laboratoire historiographique qui n'a pas son pareil à l'étranger. Sans aucunement se développer en vase clos, la recherche en histoire de la philosophie au CNRS se caractérise d'abord par l'appui sur l'édition critique de textes et la constitution d'instruments de travail : lexiques, dictionnaires, bibliographies. Des éditions de textes jusqu'ici inconnus et des traductions nouvelles de textes déjà traduits complètent cette activité. Cet aspect philologique est devenu de plus en plus important ces dernières années. L'utilisation du numérique a permis une plus grande efficacité et une meilleure diffusion de ces travaux.

La recherche s'appuie aussi sur l'immersion de la philosophie au sein de l'histoire des idées et se trouve ainsi de plus en plus étroitement liée aux autres disciplines des sciences humaines.

1. Histoire de la philosophie ancienne

La recherche en histoire de la philosophie antique au sein du CNRS se fait en partie sous la forme d'un travail d'établissement, de traduction et de commentaire des textes anciens. C'est notoirement le cas au Centre Léon-Robin, la plus ancienne équipe du CNRS dans ce domaine, dont les chercheurs travaillent sur le patrimoine philosophique grec classique – Présocratiques, Platon, Aristote – mais aussi sur la philosophie hellénistique, tout particulièrement le stoïcisme, et impériale avec les commentateurs d'Aristote à partir d'Alexandre et jusqu'à Jean Philopon et Olympiodore. Il faut citer, comme contribution de cette équipe ces dernières années, la découverte de textes perdus d'Alexandre d'Aphrodise en grec et en arabe (fragments du commentaire à la Physique, au De generatione et corruptione, de Quaestiones logiques), de Jean Philopon (fragment du commentaire au De caelo et du De aeternitate mundi contra Proclum) et de Porphyre (fragment du grand commentaire aux Catégories, Ad Gedalium, dans le fameux « palimpseste d'Archimède »), voire d'auteurs inconnus, comme le mystérieux Aquilius. Notons également l'articulation de la philosophie grecque à la philosophie arabe, qui se reflète dans l'orientation des programmes de l'université Paris-Sorbonne, tutelle principale de Léon-Robin, et dans ceux de l'École normale supérieure, à laquelle le Centre Léon-Robin est rattaché et où enseignent nombre de ses membres. Le Centre Jean-Pépin s'attache aux différentes traditions et réceptions du néoplatonisme mais aussi aux héritages grec et syriaque et à la postérité latine de la philosophie arabe – citons l'édition critique magistrale, nouvellement parue, des Vies des Philosophes de Diogène Laërce.

Cette étude renouvelée des systèmes philosophiques anciens à la lumière de nouveaux acquis de la philologie demeure fidèle, dans ses grands objectifs, à l'étude des systèmes à la française (Centre Léon-Robin, SPHERE). Mais le CNRS abrite également d'autres traditions exégétiques, qui croisent, par exemple dans la tradition de Pierre Hadot, des enquêtes sur l'histoire de l'intériorité ou des religions (Laboratoire d'études sur les monothéismes, Centre Paul-Albert-Février, Centre Jean-Pépin), ou, dans le sillage de l'école de Jean-Pierre Vernant, l'anthropologie et l'histoire des sociétés antiques, la construction des savoirs, l'histoire des sciences, le langage et la poétique des mondes anciens (UMR Anthropologie et histoire des mondes antiques).

La recherche en philosophie ancienne est en outre liée à d'importants outils existants, comme L'Année Philologique, le Dictionnaire des Philosophes Antiques, la Bibliographie Platonicienne, le Répertoire des Sources philosophiques antiques dans le cadre du Centre Jean-Pépin, le site placita.org dans le cadre du Centre Léon-Robin. SPHERE travaille de même actuellement à un lexique de la terminologie scientifique arabe, fondé sur les milliers de pages éditées ces dernières décennies par les chercheurs de cette équipe.

L'ampleur de ses enquêtes, la variété de ses objets alliées à son caractère interdisciplinaire effectif (entre philosophie, philologie, littérature, grammaire, philosophie et histoire des sciences) et son dynamisme éditorial rendent d'autant plus urgent et nécessaire un renouvellement des effectifs de chercheurs en philosophie ancienne, menacés par les départs à la retraite qui se multiplient.

2. Histoire de la philosophie médiévale

Depuis près de trente ans, l'essentiel des travaux en histoire de la philosophie médiévale arabe, hébraïque et latine a été produit dans les laboratoires du CNRS. La création en 2013 d'une chaire d'histoire de la philosophie médiévale au Collège de France, occupée par Alain de Libera, ancien chercheur du CNRS, vient confirmer l'importance de ce domaine dans la recherche française. Ce rôle primordial du CNRS s'explique par la faible place de l'enseignement de la philosophie du Moyen Âge à l'Université, mais aussi par l'investissement requis dans les études médiévales, notamment le travail sur les sources manuscrites médiévales (compétences linguistiques, maîtrise de la paléographie et de l'ecdotique, missions à l'étranger dans les bibliothèques). Seul le CNRS peut offrir les conditions nécessaires à de telles recherches. Les chercheurs dans ce domaine sont repartis dans plusieurs laboratoires (LEM, SPHERE, STL, le Centre Jean-Pépin et le CESR de Tours), dont aucune n'est exclusivement consacrée à la philosophie médiévale. Malgré cette répartition quelque peu éclatée, certaines tendances communes émergent dans la recherche récente : relier entre elles les traditions philosophiques latines, arabes et hébraïques (notamment dans les théories de la connaissance, l'éthique, l'anthropologie et la métaphysique) ; rapprocher l'histoire de la philosophie et l'histoire des sciences (en histoire de la logique, des mathématiques ou de la philosophie naturelle et plus récemment dans l'étude des rapports entre philosophie et médecine).

3. Histoire de la philosophie moderne et contemporaine

L'histoire de la philosophie à l'époque moderne et contemporaine (xvie-xxie s.) se répartit entre laboratoires mixtes du CNRS (Institut d'histoire de la pensée classique, Institut de recherche sur la Renaissance, l'âge classique et les Lumières, Pays germaniques) et centres universitaires (Centre d'histoire des systèmes de pensée modernes à l'U. Paris 1, IRPHIL de Lyon). Elle s'appuie sur des publications d'œuvres complètes (Spinoza, Bayle, Montesquieu, D'Alembert) soutenues par ces UMR, d'instruments de travail (Dictionnaire électronique Montesquieu, Bulletin bibliographique spinoziste), et d'études dont beaucoup sont issues de thèses de doctorat. Elle bénéficie en outre de l'existence de revues, certaines bien ancrées (Archives de philosophie, Revue de métaphysique et de morale), d'autres de création récente. En histoire de la philosophie contemporaine, l'histoire du mouvement phénoménologique, de ses racines post-kantiennes et de ses croisements avec la philosophie analytique, constitue un point fort de la recherche menée dans l'UMR Pays germaniques.

La recherche en histoire de la philosophie s'intéresse moins actuellement aux grands concepts axiaux des systèmes monumentaux, dont le répertoriage peut sembler en partie achevé, qu'à la détection de notions et de matériaux qui pouvaient sembler marginaux du point de vue architectonique mais permettent de mieux saisir l'insertion de la pensée philosophique dans les autres secteurs de l'histoire des idées.