Section 38 Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines

Extrait de la déclaration adoptée par le Comité national de la recherche scientifique réuni en session plénière extraordinaire le 11 juin 2014

La recherche est indispensable au développement des connaissances, au dynamisme économique ainsi qu'à l'entretien de l'esprit critique et démocratique. La pérennité des emplois scientifiques est indispensable à la liberté et la fécondité de la recherche. Le Comité national de la recherche scientifique rassemble tous les personnels de la recherche publique (chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs et techniciens). Ses membres, réunis en session plénière extraordinaire, demandent de toute urgence un plan pluriannuel ambitieux pour l'emploi scientifique. Ils affirment que la réduction continue de l'emploi scientifique est le résultat de choix politiques et non une conséquence de la conjoncture économique.

L'emploi scientifique est l'investissement d'avenir par excellence

Conserver en l'état le budget de l'enseignement supérieur et de la recherche revient à prolonger son déclin. Stabiliser les effectifs ne suffirait pas non plus à redynamiser la recherche : il faut envoyer un signe fort aux jeunes qui intègrent aujourd'hui l'enseignement supérieur en leur donnant les moyens et l'envie de faire de la recherche. On ne peut pas sacrifier les milliers de jeunes sans statut qui font la recherche d'aujourd'hui. Il faut de toute urgence résorber la précarité. Cela suppose la création, sur plusieurs années, de plusieurs milliers de postes supplémentaires dans le service public ainsi qu'une vraie politique d'incitation à l'emploi des docteurs dans le secteur privé, notamment industriel.

Composition de la section

Marc Abeles (président de section) ; Caroline Bodolec (secrétaire scientifique) ; Nicolas Adell ; Dionigi Albera ; Michel Boivin ; Thierry Boissiere ; Baptiste Buob ; Joël Candau ; Émilie Courel ; Maria Couroucli ; Chantal Crenn ; Benoît Fliche ; Danièle Laugier ; Marie Lecomte-Tilouine ; Carole Le Cloierec ; Nathalie Luca ; Virginie Milliot ; François Picard ; Anne Raulin ; Emmanuelle-Kadya Tall ; Virginie Vate.

Résumé

La section 38 couvre les domaines de l'anthropologie et de la sociologie des religions en valorisant les démarches comparatives. Tandis que la pratique du terrain, la focalisation des recherches ethnographiques sur des groupes territorialisés et le travail d'observation intensive demeurent, la multiplicité des connexions, des interrelations entre des échelles différentes sont également prises en compte. Le métier d'anthropologue est en pleine mutation : loin de la figure du voyageur, du collecteur de traditions des premiers temps, l'anthropologue travaille avec et non sur des sociétés. La question de sa collaboration, de son engagement, sans cesse posée, entretient l'exigence de réflexivité désormais inhérente à la discipline. Il s'agit ici d'éclairer les grandes orientations et d'identifier les tendances fortes qui se profilent pour demain.

Point d'entrée

Parmi les sciences sociales, l'anthropologie s'avère particulièrement attractive pour le public et pour les jeunes. Cet intérêt a longtemps été lié aux aspects « exotiques » des terrains ethnographiques. Ces dernières années, la globalisation a suscité tout un ensemble de questions sur l'évolution des sociétés et des cultures. Questions dont l'anthropologie était l'une des rares disciplines en mesure de se saisir et de proposer des réponses cohérentes. L'un des aspects les plus remarquables de notre modernité, c'est la manière dont chacun se meut en permanence d'un référentiel à l'autre, du local au global.

Et c'est sans doute la raison pour laquelle l'anthropologie, dans la mesure où elle appréhende de l'intérieur cette dialectique à partir de terrains localisés où les préoccupations du proche et du quotidien s'articulent avec la perception d'une appartenance planétaire, est susceptible d'éclairer la globalisation entendue comme processus pluridimensionnel, brouillant les repères traditionnels, reconfigurant les relations entre le singulier et le collectif et affectant en profondeur les modes de penser et d'agir aux quatre coins de la planète. Si la pratique du terrain, la focalisation des recherches ethnographiques sur des groupes territorialisés, le travail d'observation intensive n'ont pas fondamentalement changé, ce qui est désormais pris en compte c'est la multiplicité des connexions, des interrelations entre des échelles différentes. À la figure du chercheur spécialisé dans l'étude d'un isolat culturel, s'est substituée une dynamique d'investigation où l'on pratique des observations multi-situées.

En même temps que se redéfinissaient un certain nombre d'orientations de la discipline, les méthodologies de recherche, et plus généralement la vision du terrain ont connu une réelle mutation. Cela ne signifie cependant nullement que les objets canoniques de l'anthropologie se soient dissous. Mais ils se trouvent désormais revisités en raison des mutations qui affectent le monde.

Deux exemples : la parenté, la culture. Dans le cas de la parenté, l'introduction de nouvelles technologies dans le domaine de la reproduction, la prise en compte de la problématique du genre et des alternatives qu'elle introduit par rapport aux formes familiales traditionnelles ont suscité tout un ensemble d'études qui ont pour double intérêt de proposer des analyses nouvelles des thématiques classiques de la filiation et de l'alliance, mais aussi d'éclairer les mutations en cours en les mettant en perspective par rapport à la littérature ethnographique sur les sociétés traditionnelles. Pour ce qui est du concept de la culture et de ses modes de transmission, la mondialisation redistribue les cartes, ce qui amène les anthropologues à s'intéresser à la manière dont la culture est invoquée comme forme de résistance face aux menaces du global, dans des termes identitaires, et en tension par rapport à la modernité. Interrogée dans la relation à la culture, la question de l'ethnicité, après avoir été longtemps ignorée par les anthropologues français en raison de l'héritage républicain, a été finalement appropriée pour mieux théoriser ces phénomènes de résistance dans le cadre de la globalisation.

On assiste donc à une complexification de l'objet de l'anthropologie, et cette situation interroge tout à la fois la position du chercheur et les méthodes mises en œuvre pour appréhender cette complexité. Pendant les dernières décennies du xxe siècle, l'anthropologie française est relativement restée à l'écart du large mouvement qui s'est développé aux États-Unis, mais aussi dans des pays émergents comme l'Inde, le Brésil, l'Afrique du sud. Mouvement qui s'est traduit par la remise en cause de la conception postcoloniale – mélange d'exotisme et de positivisme – de l'anthropologue explorateur de l'altérité, pour qui les cultures constituaient autant de laboratoires pour réaliser le projet totalisant d'une « science de l'homme ».

Ignorée en France dans un premier temps, sans doute en raison de l'influence du structuralisme lévi-straussien, la nécessité d'une anthropologie critique et réflexive est aujourd'hui intégrée par notre discipline. Cela tient tout à la fois aux conditions concrètes de la production et de la réception de l'ethnographie (les relations entre ethnographe et groupes étudiés se sont profondément modifiées dans le sens notamment d'une réciprocité en matière d'information), au rôle de l'image, à l'impact d'internet. Le métier d'anthropologue est en pleine mutation. On est loin du voyageur, du collecteur de traditions des premiers temps. L'anthropologue travaille avec et non sur des sociétés, et la question de sa collaboration, de son engagement, sans cesse posée, entretient l'exigence de réflexivité désormais inhérente à la discipline.

I. Surfaces d'une discipline

A. Circulation et densification du monde

La question du rapport à l'autre, qui est au cœur de notre discipline, se pose désormais avec une acuité nouvelle. Les échanges sociaux, leur organisation, leur densification qui se traduit concrètement par une urbanisation dominante des modes de vie, suivent des voies jusqu'alors inconnues, tels les réseaux virtuels, renouvelant le questionnement sur ce qui fabrique les sociétés.

Au premier rang de ces grandes transformations, se placent les mobilités humaines. Il s'agit aujourd'hui de mieux comprendre les caractéristiques et les conditions de ces circulations, y compris dans leur dimension d'altérisation, de violence, de rejet et d'exclusion. Aujourd'hui, le profil des migrants s'est diversifié : réfugié(e)s, exilé(e)s, nomades, diasporiques, métis, transnationaux, élites circulantes, retraité(e), voyageurs, travailleurs saisonniers, commerçant(e)s, touristes... Si les exodes forcés et les migrations de la pauvreté demeurent l'une des formes les plus importantes, elles ne se réduisent plus à un mouvement sud-nord. En l'espace de quelques décennies, l'Afrique, terre d'émigration, est devenue terre d'immigration et de circulations internes multiples. De même, en Europe, les pays traditionnellement pourvoyeurs de main-d'œuvre sont devenus pays d'immigration (comme l'Espagne par exemple) tout en étant aussi rapidement redevenue pays d'émigration vers ses anciennes colonies.

Ces problématiques s'articulent avec de nouveaux terrains, notamment touchant aux circulations « immatérielles » déterritorialisées (internet, blog, place des TIC). Cela donne lieu à une dispersion des matrices sociales traditionnelles, comme nous pouvons le voir avec le développement sans précédent de télé-maternage, chez des migrantes, mères de jeunes enfants ou de repas ou encore de festivités religieuses partagées via skype.

Enfin, l'approche anthropologique se révèle utile lorsqu'on ne s'intéresse pas seulement aux individus migrants mais aux entreprises qui les embauchent (maraîchage, monde viticole, industrie agro-alimentaire, bâtiment...) ou aux institutions publiques qui les accueillent (hôpitaux, préfectures...) ou créées pour les prendre en charge. Les observations des migrants eux-mêmes, installés aux frontières des pays « tampons » entre l'Europe et l'Afrique donnent à voir les enjeux très contemporains des déplacements liés aux inégalités économiques et mettent en évidence les stratégies mises en œuvre par ceux qui les pratiquent. Les « territoires circulatoires » au sein même de l'Europe (Est/Ouest, la place de la Grande-Bretagne) ouvre également des questions nouvelles concernant l'altérité pour une anthropologie du proche.

Cette nouvelle donne d'une présence toujours plus active d'un ailleurs au plus proche, conduit les anthropologues à construire des modèles d'interprétation du social et du culturel à l'aulne de cette densification du monde. L'anthropologie a ouvert, ces dernières années, son champ d'observation aux politiques migratoires et à leurs conséquences dramatiques, notamment comme nous le voyons quotidiennement en Méditerranée. Elle s'intéresse à la mobilité des objets, des savoirs et des savoir-faire, mais aussi à la circulation du vivant, comme les virus (grippes, HIV, etc.), qui participe fortement à l'intrication des échelles causales.

Dans ce contexte d'intensification circulatoire, les recherches récentes en anthropologie religieuse envisagent les traditions et les héritages, les itinéraires et les emprunts comme résultants de la reconfiguration mondiale des champs sociaux. L'exemple de la diffusion des cultes évangélistes ou bien celui des religions afro-américaines sont riches d'enseignement. Les nouveaux déploiements d'une modernité religieuse concernent de différentes manières toutes les grandes religions. Ils ne se réduisent pas pour autant aux mouvements « new-age » mais peuvent prendre de nouvelles modalités de la radicalité (Moyen-Orient, Afrique...).

B. Nouvelle économie des crises et des échanges

Aujourd'hui les anthropologues appréhendent les modalités de l'échange, la création et la répartition des richesses, dans des sociétés contrastées et confrontées à de nouvelles pratiques marchandes et financières.

Dans les sociétés du Sud, la généralisation de l'économie monétaire n'a fait disparaître ni la segmentation des sphères d'échange entre biens monnayables ou non-monnayables, ni l'intimité du lien entre les personnes et certaines catégories de biens, ni les prescriptions de temps, de lieu, de statuts, de réciprocité différée, de paroles, de gestes, etc., qui conditionnent les transactions. Autant de pratiques et de représentations sur lesquelles achoppe la fiction de l'échange « nu » et qui concrétisent les formes d'une mondialisation « par le bas ». La circulation de l'argent semble toujours primer sur son immobilisation. Les comportements d'ostentation, de dépense, de don, la concurrence et les défis d'honneur qu'ils peuvent comporter (ou, à l'inverse, les tactiques de dissimulation), la recherche permanente de protections magiques en cas de réussite économique, les modalités d'assomption de la dette intergénérationnelle, la ritualisation des gestes de cotisation..., autant de faits qui invitent à réexaminer les diverses figures de la relation entre marchandises et modèles culturels.

Les tensions entre sociétés locales et enjeux nationaux, internationaux et transnationaux s'expriment massivement aujourd'hui lors des « crises » environnementales (conflits autour de l'utilisation des ressources, catastrophes environnementales et naturelles, impacts du changement climatique) ou à propos de la question du brevetage du vivant (OGM). L'anthropologie, par son inscription de long terme sur les terrains locaux, est à même d'éclairer avec finesse ces tensions et de mettre en lumière la complexité des enjeux qui émergent dans ces situations. Elle s'attache également à saisir la compréhension de ces crises par le bas, et à étudier les ressources (symboliques, sociales, économiques, politiques) dont les populations concernées disposent pour y faire face, les contourner, ou les fuir.

Dans un monde fortement soumis aux influences et aléas de la finance et du marché, un nouveau chantier s'est ouvert sur le fonctionnement des activités financières et monétaires à l'échelle globale. Dans cette perspective, à partir de nouveaux terrains, les anthropologues se penchent tant sur la recrudescence des tensions et des conflits sociaux liés à la crise financière que sur les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, Organisation Mondiale du Commerce) en tant que diffuseurs de cadres normatifs dans ces sociétés. Cela implique le développement d'analyses sur les formes émergentes de pouvoir, les nouveaux types de mobilisation et de résistance ; et parallèlement, l'observation de nouvelles élites déterritorialisées.

L'ethnographie des modalités du fonctionnement de l'économie s'inscrit dans une anthropologie politique et juridique qui dépasse une lecture verticale des institutions pour en proposer une autre, soucieuse de rendre compte des réseaux transnationaux, des institutions locales, nationales et internationales. Dans cette perspective, les ethnographies des appareils étatiques, de l'administration au quotidien, contribuent à une meilleure appréhension des phénomènes de corruption et de clientélisme, des marges et des phénomènes récurrents de désobjectivation de l'État.

C. Fabrication et esthétique de la différence

La politisation du « croire », les identifications imaginaires ainsi que les multiples formes de revendication fondées sur la mémoire, le patrimoine et le territoire constituent un des pans importants de l'anthropologie contemporaine. Ces constructions de la différence qui passent autant par des oublis que par des processus de remémoration se saisissent dans un jeu d'échelle entre dynamiques locales et logiques globales. Dans cette perspective, la question de la patrimonialisation est importante.

Si l'État a été le premier garant de la distinction patrimoniale, divers groupes se sont depuis emparés d'objets, de lieux ou de pratiques qu'ils ont constitué en marqueur exclusif de leur identité. Davantage encore que ces objets de patrimoine pris isolément, c'est la démarche et les supports qu'elle utilise qui deviennent aujourd'hui sujet d'étude pour l'anthropologue. Cependant, doit être rappelée l'ambiguïté fondatrice de la discipline : l'anthropologie étudie les processus de patrimonialisation mais y contribue largement, dans le même temps.

L'analyse de ces phénomènes de patrimonialisation ne peut s'entendre sans la résonance de la théorie de l'agentivité. En lieu et place d'une approche esthétique qui interroge le sens des objets d'art et voit en eux des propositions symboliques, elle propose de considérer l'art comme un « système d'action, conçu pour changer le monde » et les objets d'art eux-mêmes comme des agents sociaux capables de produire des événements d'un certain type. D'où l'importance accordée à la notion de performance dans l'analyse des pratiques artistiques.

La question de l'art en ethnologie a dépassé largement la question muséographique et ne porte plus uniquement sur les productions matérielles et leurs contextes de production. Adjoignant à l'analyse empirique les perspectives ouvertes par les sciences cognitives, les recherches qui portent sur l'émotion, la passion ou le goût... se multiplient. L'ethnomusicologie ou l'anthropologie visuelle contribuent pour beaucoup au développement de ce corpus, et mettent au point, pour l'aborder, des méthodes de captation et de description inédites. L'ethnomusicologie est devenue une discipline de recherche en pleine expansion, qui s'est récemment renforcée de l'apport de l'anthropologie de la danse et du théâtre. Les supports numériques du son et de l'image lui ont ouvert des possibilités nouvelles, tant pour l'enquête, que pour la conservation des matériaux ou encore pour leur présentation et enfin leur publication. Il est en effet possible aujourd'hui d'illustrer des publications en ligne par des extraits de son ou d'images intégrés dans le corps même du texte. De même, il est possible de combiner sur le même support une très grande variété de documents : textes de différents statuts (sources, transcriptions...), images fixes ou animées (photos, vidéos, graphiques), enregistrements sonores (musique, discours, entretiens, conférences...).

Toutes les branches de l'anthropologie portant sur les arts, y compris l'ethnomusicologie et l'anthropologie visuelle, bénéficient de la reviviscence des musées d'anthropologie (Musée du Quai Branly, Musée de l'Homme, MUCEM, etc.) et le vivier de docteurs en ces domaines est important.

D. Transformation du rapport au vivant

Le champ des relations entre l'homme et le vivant, notamment l'animal, a été renouvelé par une approche fine des savoirs indigènes ou locaux et l'observation des transformations induites par les modifications des rapports de production sur ces relations. Questionnées de nouveau tant par les approches ethno-éthologiques et cognitivistes que par une actualité qui oblige à repenser le statut des animaux, ces recherches sont le lieu de débats sur des problèmes éthiques et politiques qui contribuent à rouvrir la problématique des frontières ontologiques.

Les questions du corps et de la santé occupent actuellement une place importante en anthropologie et interrogent les frontières entre le biologique et le social, entre nature et culture. Les études sur les représentations de la maladie, le « sens du mal » et les pratiques thérapeutiques dans divers contextes culturels ont été progressivement complétées par l'approche des contextes de pluralisme thérapeutique, notamment au travers des logiques de soins. Par ailleurs, les systèmes de soins ont été abordés en tant que systèmes sociaux et systèmes de sens, ce qui a permis de fondre l'anthropologie médicale au sein de l'anthropologie sociale et culturelle. Les recherches en anthropologie ont pu rendre compte de la pénétration de la biomédecine dans les sociétés non-occidentales, en analysant les rapports entre la production de savoirs et de techniques globalisés et leurs interprétations locales, notamment par les professionnels de santé et par les patients, dans le cadre micro-social des contextes de soin. L'intérêt de ces recherches appliquées à la santé publique est désormais reconnu par les institutions internationales telles que l'OMS (cf. Ebola). Développées en France et dans les pays européens et du Sud, elles doivent permettre, d'une part d'ajuster les politiques de prévention et les systèmes de soins aux contextes sociaux, et d'autre part de développer des connaissances sur les conditions d'articulation des politiques sanitaires à différents niveaux d'appréhension, de l'international au local. Elles ont également un intérêt théorique, en ce qu'elles documentent les effets de la biomédecine comme modèle culturel, en particulier sous l'angle de la place qu'occupe la logique du risque sanitaire et de la médicalisation de l'existence, dans les diverses cultures.

L'anthropologie a mis en lumière les rapports entre le corps biologique et son usage politique : littéral, dans les protestations sociales (grèves de la faim, mutilations publiques ou attentats suicides...) ou métaphorique. Les usages du corps, autrefois analysés essentiellement du point de vue des techniques corporelles et de leurs effets aux différents âges de la vie, sont revisités à l'heure du développement d'appareillages multiples, des greffes d'organes et des « prothèses numériques », et des mondes virtuels qu'offrent les nouvelles technologies, qui permettent de dissocier la personne de son ancrage corporel.

La parenté, socle sur lequel s'est constituée l'anthropologie, ne cesse de s'enrichir de ces perspectives nouvelles, en intégrant la question du corps, des substances et du genre dans son analyse, ce qui lui a permis de renouveler considérablement son approche. La parenté reste un outil indispensable pour examiner les nouvelles façons de « faire famille » qui émergent dans notre société, qu'il s'agisse de familles recomposées, homoparentales ou transparentales, de familles issues de procréations médicalement assistées ou d'adoptions... Ces recherches ouvrent la voie à l'interdisciplinarité, à la lisière de la médecine, de la psychologie, de la psychanalyse, du droit et de la bioéthique. Par ailleurs, les questions de parenté et de genre se transforment également dans les pays non européens. Ainsi, on voit par exemple apparaître de nouveaux droits relatifs à l'âge au mariage, au divorce ou à l'héritage, qui viennent bouleverser certaines pratiques et représentations du genre, de la filiation et de la famille, avec tous les conflits attenants.

Les anthropologues ont un rôle majeur à jouer dans le domaine de l'éthique et de la bioéthique, en approfondissant les voies du dialogue scientifique avec la médecine, le droit et la psychologie pour analyser les fondements techniques, épistémologiques et culturels de l'éthique ; en développant la réflexion sur les rapports entre universalisme et relativisme culturel sur des questions d'éthique particulières ; en approfondissant la question de « l'expérience » individuelle comme interface entre le corps (dans ses dimensions physique, affective et psychique) et l'environnement (naturel, social et spirituel...) ; enfin en observant les nouveaux enjeux sociaux et culturels liés aux évolutions des systèmes de santé et aux développements de la technologie médicale, y compris dans des pays du Sud.

II. Tour d'horizon

A. Afrique

L'anthropologie du domaine africain continue d'apporter des contributions significatives, notamment dans le champ du politique, du religieux, des représentations de la maladie et du malheur, des productions matérielles et artistiques.

Des domaines « classiques », tels la parenté ou le rituel sont aujourd'hui l'objet d'approches renouvelées en milieu urbain et rural aussi bien que dans l'espace migratoire. L'étude, maintenant systématisée grâce à de nouveaux logiciels, des réseaux d'alliance et des parentèles, la mise en perspective des notions de filiation et de résidence, l'analyse des liens entre parenté, circulations cérémonielles et économie, ont ouvert de nouvelles perspectives théoriques.

Quel que soit le rythme du vieillissement démographique, la question de la situation et de la place des personnes âgées dans les sociétés africaines est devenue centrale en anthropologie. Au moment où le pouvoir de décision des aînés semble s'éroder (choix matrimoniaux, économiques ou politiques), les personnes âgées se trouvent souvent dans des situations de vulnérabilité que les anthropologues abordent avec toute la complexité que l'enquête de longue durée et par immersion permet. Ils montrent alors comment leur place au sein des familles, le poids démographique de la jeune a, à un moment donné, infléchi la balance du pouvoir tout en tenant compte des systèmes de protection sociale déficients et plus généralement du désintérêt politique national et international sur ces questions du vieillissement. Ces axes de recherche permettent d'aborder la question du corps et de la gestion très subjective et personnelle du vieillissement biologique, ouvrant des portes pour anthropobiologie.

Les recherches actuelles sur le rituel se développent dans deux directions : l'une qui s'intéresse plus spécifiquement aux logiques interactionnelles qu'il met en œuvre, l'autre qui étudie l'activité rituelle (quel qu'en soit le lieu d'exercice) dans son rôle structurant des rapports sociaux en rapport avec des interdits fondateurs. Les transformations et adaptations de rites traditionnels en milieu urbain comme rural forment des phénomènes dont l'observation est particulièrement riche d'enseignement. Tout autant que le ressort et la labilité des conversions, les stratégies d'évangélisation ou de (ré)islamisation, le développement de nouveaux cultes ou mouvements anti-sorcellaires sont des thèmes plus spécialement explorés. De manière générale, la coexistence et/ou la superposition de différents systèmes de représentations, les modes d'actualisation d'une forme de pensée étrangère aux distinctions académiques entre politique, religieux, social et identitaire, se donnent à voir dans les comportements les plus divers et les plus quotidiens (business, travail, manières d'habiter et de cohabiter, de consommer, de créer, d'éduquer, etc.) mais aussi dans le registre du politique avec les multiples formes d'anastomose des réseaux « traditionnels » du pouvoir et du fonctionnement étatique, municipal ou encore dans celui des pratiques économiques.

D'autres domaines font également l'objet de nouvelles approches, comme celui des rapports entre oralités et écritures, ou encore des modes de transmission et de circulation des savoirs. Par ailleurs, dans la prolifération de programmes relatifs aux questions de patrimoine, de « gouvernance », de développement durable, l'anthropologie cherche à faire entendre la spécificité de ses approches et de ses objets qui interrogent tout autant les catégories occidentales que les logiques particulières à telle ou telle société africaine. Par exemple, les questions agricoles alimentaires et écologiques qui sont l'objet d'intérêt renouvelés, amenant à ouvrir de nouvelles perspectives théoriques dans les champs du politique, du culturel et de l'économie avec des sujets aussi divers que les émeutes de la faim (Afrique de l'Ouest), les peurs alimentaires, l'accaparement des terres, l'exploitation des ressources naturelles, la patrimonialisation des ressources naturelles, de savoir-faire dits « locaux » ou encore des questions liées aux maladies chroniques. Enfin, on peut citer la réappropriation de « concepts » occidentaux comme le Fast-food amenant à la définition de foodscapes globalisés où circulent idées, valeurs, revendications, produits. Les mutations actuelles, avec ce qu'elles peuvent engendrer de violences, mais aussi la foisonnante diversité culturelle, religieuse et politique des sociétés africaines, forcent à de nouvelles réflexions sur la nature même de ces mutations et de leurs effets.

B. Amériques

La vaste région amazonienne reste un laboratoire de l'anthropologie française, où naissent d'importantes avancées théoriques, telles que les approches perspectivistes et les réflexions sur l'ontologie, qui ont nourri et renouvelé les analyses du rapport à l'autre et aux non-humains dans de nombreux autres contextes. La spécificité de cette région, où vivent de nombreux groupes isolés, mais toutefois partageant des caractères proches et un fonds mythologique commun a été propice au développement d'études comparatives fines. Toutefois, ces groupes qui ont longtemps été appréhendés en dehors de leur trajectoire historique, ont récemment modifié nombre de leurs pratiques, dont les anthropologues s'attachent à reconstituer les logiques, pour en suivre les nouvelles manifestations.

Les travaux qui s'ancrent sur le terrain latino-américain ont développé plusieurs des thématiques déjà mentionnées : nouveaux mouvements religieux, questions de développement, migrations. En particulier, on soulignera les perspectives ouvertes par des recherches sur les nouvelles formes de parenté en Amérique latine, avec notamment comme conséquences les dynamiques migratoires que l'on observe dans la région. La thématique environnementale au sens large est particulièrement féconde : observation des « crises » environnementales, questions de biodiversité ou de brevetage du vivant notamment. La question du tourisme et de ses conséquences sur les sociétés locales est aussi une thématique très vivante. Enfin, dans un contexte de transformations politiques des sociétés nationales, la question des relations entre les sociétés locales et les États nationaux se pose avec une grande acuité. Les recherches s'intéressent alors aux thématiques identitaires, au multiculturalisme et aux relations de pouvoir.

Par ailleurs, les sociétés afro-américaines sont aujourd'hui l'objet d'un investissement privilégié, dans la mesure où elles offrent un exemple accompli de création culturelle. Les analyses portent tant sur le domaine religieux que musical. Ces sociétés sont souvent décrites, comme leurs homologues des îles de l'océan Indien (qui ont connu le même façonnement par la traite négrière et la plantation esclavagiste) comme « créoles ». Le concept de créolisation est riche de possibilités latentes que nous ne faisons pour l'instant que pressentir.

Enfin, si les recherches anthropologiques françaises ne sont pas absentes en Amérique du Nord, elles portent avant tout sur les peuples indigènes et leurs productions artistiques. De nouveaux programmes mériteraient donc d'être développés dans ce vaste espace où se joue une partie importante des enjeux mondiaux.

C. Asie

Les recherches récentes sur l'Asie sont particulièrement dynamiques en anthropologie politique (places des minorités, frontières, violence...) ainsi qu'en anthropologie religieuse (retour du religieux, résurgences sectaires, prosélytismes, nouveaux mouvements religieux...). Pour toute la zone, les relations entre traditions écrites et orales (chroniques locales, coutumiers...) ont un fort impact sur les méthodologies des chercheurs, ceux-ci ne pouvant faire l'économie de la lecture des textes anciens pour nourrir l'étude du contemporain.

Des recherches récentes ont été menées sur les ajustements incessants d'un mode d'organisation sociale longtemps considéré comme antithétique à la démocratie : le système des castes, qui perdure pourtant dans l'ensemble du sous-continent indien, et en particulier sur ses marges. Les observations anthropologiques en ce milieu polythéiste et à la stratification sociale normalisée et transparente ont permis, hier comme aujourd'hui, de relativiser l'universalité de nombre de notions et d'éclairer, en retour, les spécificités du monde occidental contemporain. L'anthropologie a également saisi l'occasion d'observer finement les déterminants sociaux et les micro-transformations induites par les mouvements révolutionnaires maoïstes qui ont enflammé le sous-continent indien, tout au long d'un corridor rouge. Elle a là réussi à se poser comme experte de la violence auprès de nombreuses instances internationales.

On peut également indiquer les études sur la mise en œuvre de la convention de l'UNESCO sur le patrimoine culturel immatériel et ses implications éminemment politiques particulièrement pour la Chine, la Corée et le Japon. Cette question imprégnant actuellement toutes les strates de la politique culturelle, du religieux au touristique en passant par la question des minorités.

Les communautés nationales de chercheurs qui se sont affirmées ces dernières années dans la plupart des pays d'Asie impliquent de nouvelles collaborations et des partenariats renouvelés non sans poser parfois certaines difficultés.

D. Océanie

Caractérisée par sa très vaste étendue géographique et son extrême diversité humaine (politique, linguistique et culturelle), l'Océanie a fourni – et continue de fournir – des contributions fondatrices à la réflexion anthropologique dans de très nombreux champs de recherche : migrations et peuplement insulaires ; sexualité, personne, corps et genre ; actualité et théories du rituel ; rapports entre structure, histoire et régime d'historicité ; politiques de l'identité et nationalismes. Aujourd'hui, l'utilisation d'outils technologiques neufs pour explorer les voyages/échanges inter insulaires, comme par exemple, la modélisation-simulation, permet de mieux connaître les trajectoires anciennes des pirogues qui ont parcouru le grand Océan mais aussi d'en dresser des cartographies dynamiques illustrant le savoir géographique des insulaires. On peut également souligner l'existence de courants migratoires qui, bien que de tradition ancienne, prennent des formes nouvelles (arrivée massive de populations chinoises en grande précarité dans les îles et archipels océaniens). Foyer de la controverse sur la Kastom et sur l'invention des traditions dans les années quatre-vingt-dix, l'Océanie voit aujourd'hui se développer les débats autour des questions du bi- ou du multiculturalisme (ex. : Nouvelle-Zélande, Australie), débats identitaires qui se nourrissent de la présence, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Nouvelle-Calédonie, de populations insulaires numériquement plus importantes que dans leurs îles d'origine. Ces transformations profondes et rapides de sociétés océaniennes poussent les chercheurs en sciences sociales à repenser les rapports entre identités locales, politiques de la tradition et globalisation en les situant dans le contexte des édifications nationales. La thématique environnementale et patrimoniale est aussi présente : utilisation des ressources locales, impact touristique, marchandisation des cultures. Il convient de souligner le poids social, culturel et politique de la question religieuse océanienne qui se déploie aujourd'hui sous des visages et des situations extraordinairement contrastées. Enfin, la recherche océaniste contribue à l'étude de l'européanisation du monde en développant une réflexion transdisciplinaire sur les modalités et les effets de la construction de cette région du monde en aire culturelle.

E. Europe et bassin méditerranéen

Pendant longtemps l'Europe a eu un statut particulier dans la géographie symbolique de notre discipline. Tout en étant un repère implicite et omniprésent, à partir duquel les autres sociétés étaient étudiées et les aires culturelles définies, elle ne rentrait pas de manière explicite dans le champ d'observation ethnologique, elle n'était pas une « aire culturelle » comme les autres. Ce « grand partage » est désormais révolu et les questionnements classiques de l'ethnologie ont trouvé toute leur place dans le continent européen. Le regard des ethnologues sur les sociétés européennes a ainsi largement contribué à la mise en perspective globale des cultures et à l'analyse de leur interpénétration historique.

Les processus récents de mondialisation incitent à réviser de manière encore plus radicale les représentations figées des sociétés européennes. L'Europe et « l'Occident » (dont elle constitue le cœur) ont perdu le monopole des formes « modernes » de l'économie, du politique, de la connaissance, etc. Les ethnologues sont de plus en plus amenés à examiner l'insertion des sociétés européennes dans des dynamiques à l'échelle planétaire, en développant des terrains européens attentifs aux interactions Europe/monde.

Les grands changements survenus dans l'espace européen au cours des dernières décennies – effondrement du bloc soviétique, guerres ou tensions nationalistes, effets de l'intégration à l'UE – ont offert des domaines de recherche stimulants, qui ont permis aux ethnologues d'étudier, entre autres, les questions des frontières, des tensions et des conflits dans l'Europe orientale. Par ailleurs, l'inscription des sociétés de l'Europe méridionale dans un horizon comparatif méditerranéen permet de prendre en compte les relations complexes avec les pays situés sur la rive méridionale et orientale de cette mer, qui se configure comme un des principaux foyers de tension d'un point de vue géopolitique. La question de l'altérité ne se manifeste pas seulement aux marges de l'Europe, mais se situe au cœur même du continent, orientant l'attention des chercheurs vers ses multiples expressions, avec une étude renouvelée des phénomènes migratoires, des marginalités sociales et des singularités culturelles ou religieuses.

III. Points de perspective

Les conditions de la pratique de l'anthropologie se sont profondément modifiées, dans le contexte de la globalisation et de la circulation généralisée des humains, des marchandises et des informations. Ce n'est plus le lointain, l'altérité qui alimente le projet anthropologique, mais ce qui reste intact c'est une posture épistémologique qui, dans l'expérience même du terrain, produit de la distance et où la défamiliarisation par rapport à l'expérience naïve est un opérateur de connaissance essentiel. D'un point de vue prospectif, l'anthropologie est confrontée à trois grands défis, qui sont à la mesure du renouvellement que connaît aujourd'hui la discipline.

A. L'expérience anthropologique

L'ethnographie comme apprentissage relationnel et expérience subjective et située reste le socle d'une discipline dont la particularité est d'interroger le monde tel qu'il se vit, à hauteur d'homme, « par le bas ». Ce qui distingue l'anthropologie des autres sciences sociales, ce n'est pas tant le fait de pratiquer des enquêtes in situ, que son aptitude à construire ses problématiques à partir des questionnements de ses interlocuteurs, de se saisir de cohérences qui peuvent être en complet décalage avec les grilles d'analyse familières que propose d'emblée toute forme de savoir en surplomb.

La production des données s'opère en situation, ce qui implique de la part du chercheur une implication forte, et le défi auquel nous sommes confrontés est celui des modes de collaboration avec des individus et des groupes, qu'on ne saurait traiter en objets, alors qu'ils sont nos partenaires dans la production de connaissances.

Par ailleurs, la notion de terrain longtemps associée au territoire et à la localité, s'est complexifiée avec l'apparition, grâce aux NTIC, de formes de communications dématérialisées et la circulation sans cesse croissante d'images, de témoignages, de récits, de fiction, d'informations. Une nouvelle manière de poursuivre des enquêtes à distance, au fil des réseaux sociaux, de compléter des recherches par l'analyse de ce qui est diffusé et accessible sur le net rentre progressivement dans les pratiques.

Cette mutation des « terrains » pose de nombreux problèmes de distanciation, de vérification, de responsabilité (les univers sont devenus plus poreux, les écrits des anthropologues sont également plus accessibles, la question de la censure est toujours possible). La transformation des terrains participe pour le meilleur et pour le pire à l'hybridation ou au brouillage des genres et des modes de connaissance. Les frontières entre une connaissance qui se revendique anthropologique et un journalisme d'investigation ou un témoignage réflexif et militant sont dans certains cas difficiles à saisir. Elle autorise également de nouvelles formes de partenariat très stimulantes avec des gens de terrain et permet, lorsqu'elle prolonge une expérience « localisée » – consentant une évaluation critique de ces informations – un enrichissement des corpus de données.

Dans un monde marqué par l'interconnexion et la circulation des individus et des groupes, les anthropologues adoptent des modes d'observation et d'analyse qui conjuguent des échelles différentes. Le terrain n'est plus limité à un lieu unique, mais tient compte des interdépendances et des déplacements. Beaucoup pratiquent une ethnographie multi-située, qui permet de se décentrer et de rendre compte des interrelations entre global et local. En même temps, on voit remis en cause le partage traditionnel des disciplines où l'anthropologie était identifiée au qualitatif et au micro, se distinguant ainsi notamment de la sociologie et de la géographie. Le redéploiement de l'anthropologie en relation avec les transformations qui affectent ses objets, l'amène à inventer des dispositifs théoriques multiscalaires, et repose à nouveaux frais la question de ses rapports avec les autres sciences sociales.

B. Universalisme et relativisme

Dans son projet fondamental, l'anthropologie se voulait science de l'humain et ambitionnait de parvenir jusqu'aux lois inconscientes de l'esprit. Le recours aux modèles élaborés par la linguistique structurale, et par la suite les recherches sur la cognition, en relation avec le développement des neurosciences ont suscité un riche ensemble d'investigations qui se placent sous le signe de l'universalisme et dont le programme reflète les prétentions de la raison à réaliser une connaissance globale de l'homme. En même temps, émerge la prise en compte de la diversité culturelle, via les critiques qui se sont fait jour concernant la légitimité d'un projet rationnel inséparable de ses conditions d'apparition et d'effectuation culturelles et historiques.

Si elle a trouvé tardivement écho en France, la critique postcoloniale n'en a pas moins porté un rude coup à l'ambition universaliste de la discipline. La dénonciation de l'imposition par l'Occident de ses propres catégories sous couvert de rationalité, la méfiance à l'égard de tout discours hégémonique n'a pas seulement déstabilisé les visions dominantes de l'anthropologie : elle a aussi suscité l'apparition et le développement de recherches émanant des sociétés et des groupes jusqu'alors traités en objets de connaissance. Sur le plan international, cela se traduit par un enrichissement bien réel des débats et des problématiques, alors que longtemps, Europe et États-Unis avaient largement dominé la scène mondiale. De nouvelles perspectives, de nouveaux regards sur le monde se font jour, dans le cadre d'une circulation généralisée des savoirs qui influence fortement les jeunes générations.

Parallèlement, le débat entre relativisme et universalisme, qui n'a jamais cessé au sein de la discipline, a été réactualisé, non seulement par la critique postcoloniale se réclamant de la subalternité contre l'hégémonie du rationalisme des Lumières, mais aussi par la remise en cause du grand partage entre tradition et modernité, qui avait structuré les sciences sociales. Considéré comme un héritage encombrant de la modernité pour être refondé sur de nouvelles bases, l'universalisme tend de même à disparaître des lignes d'exploration de l'anthropologie symétrique. L'analyse de la production des rapports entre nature et culture, des formes de cohabitations entre humains et non humains n'a plus l'universalité mais la pluralité comme horizon et comme projet. À ce point, l'on oscille entre le perspectivisme intégral et une pensée de la pluralité des ontologies. On voit là s'élaborer de nouveaux projets qui se situent à un point de rupture par rapport aux orientations qui animaient le courant cognitiviste. Ils connaissent un réel écho dans la discipline, alors que l'anthropologie cognitive et linguistique n'a pas connu en France le développement qu'on pouvait lui prédire.

C. L'anthropologie du contemporain

Dans les évolutions récentes de la discipline, il faut noter la montée en puissance de l'idée d'anthropologie du contemporain qui s'est imposée comme désignant un programme qui privilégie les paramètres de l'histoire et du temps comme vecteurs de connaissance. Au premier abord, il va sans dire que toute démarche à base d'ethnographie a affaire au contemporain : l'expression « anthropologie du contemporain » n'est-elle qu'un pléonasme ? En réalité, si les ethnographes ont toujours travaillé au présent, le plus souvent c'est une opération de dé-temporalisation dans la réflexion et l'écriture qui a contribué à dés-historiciser les données ethnographiques en privilégiant une vision intemporelle, figeant les groupes et naturalisant les données.

Dans la pratique, l'anthropologie du contemporain prend au contraire pour thème d'investigation la complexité du présent, en s'intéressant au quotidien, à la trame des événements qui affectent les perceptions du monde. De plus en plus, les tensions et les conflits avec les conséquences violentes qu'ils engendrent un peu partout induisent des modes d'identification et des formes de résistance que les ethnographes tentent d'appréhender et qui posent une question jusqu'à récemment peu abordée par l'anthropologie, celle des formes de subjectivation. Question non réductible à la psychologie, car elle a trait à la relation de l'individu et du collectif dans ses dimensions culturelle, sociale et politique.

L'anthropologie du contemporain pourrait se définir comme une exploration des formes de subjectivation et des régimes de temporalité. Focalisée sur le présent, elle assiste à l'extraordinaire accélération du temps qui caractérise notre époque, et se construit par opposition au présentisme, conséquence la plus immédiate de cette accélération. Elle se concentre sur les stratifications du présent, et la manière dont celui-ci se diffracte dans la multiplicité indéfinie des images et des informations. Avec l'anthropologie du contemporain, on assiste à la prise en compte des mutations qui affectent très directement les humains et qui amènent à prendre désormais en compte l'articulation problématique entre le présent et l'avenir, alors que les sciences sociales se sont surtout polarisées sur les rapports entre le présent et le passé. Parmi les défis posés à la discipline, la question du contemporain offre une pluralité de perspectives et incite à un redéploiement des terrains et des modes d'investigation.

La complexité de la division de la connaissance dans le monde contemporain, conduit les anthropologues qui se donnent pour objet les milieux de la finance, les arènes du droit international ou des tribunaux locaux, les laboratoires scientifiques, etc. à poursuivre une double formation.

Les pratiques ethnographiques se sont ainsi profondément renouvelées, de même que la relation à ces autres qui ne se laissent plus transformer passivement en objet. On peut augurer qu'iront en s'amplifiant les questionnements éthiques, méthodologiques et épistémologiques soulevés par ces changements.

IV. Situation de l'anthropologie

Depuis 2009, au regard de la démographie, l'avenir de la discipline apparaît incertain sur le plan institutionnel. Des sections relevant de l'INSHS, la section 38 est celle qui compte le plus de départs à la retraite. Elle est l'une de celles qui comptent le plus d'agents de 60 ans et le moins d'agents de moins de 50 ans. La moyenne d'âge des chercheurs y est la plus élevée des sections de sciences sociales avec 52,2 ans pour une moyenne de 50 ans pour l'INSHS. En l'espace de 15 ans, 62 % des effectifs de chercheurs partiront à la retraite. Cette séniorité ne s'accompagne pas des « honneurs » puisque la 38 compte le pourcentage de DR le moins élevé des SHS : seulement 31 % des agents sont DR, pour une moyenne de 37 %. La section affiche la moyenne d'âge la plus haute pour les DR (59 ans, moyenne de 57 ans en SHS) comme pour les CR (49 ans pour une moyenne de 46 ans en SHS). Depuis 2012, la section a pu profiter d'une politique soutenue de recrutement mais qui, malheureusement, ne pallie pas l'hémorragie.

La situation des Ingénieurs et techniciens (IT) n'est guère plus favorable. Les personnels IT CNRS au nombre de 73, représentent 31 % des effectifs totaux du CNRS de la section 38. Ils sont essentiellement spécialisés dans la Branche d'Activité Professionnelles (BAP) dit F (documentation, culture, communication, édition...) : 35 IT ; dans la BAP dite J (gestion et pilotage) : 22 IT ; dans la BAP dite D (sciences humaines et sociales) : 13 IT et dans la BAP dite E (informatique, statistique et calcul scientifique) : 3 IT.

La section compte 47 IT de catégorie A (10 Ingénieurs de Recherche (IR), 27 Ingénieurs d'Études (IE) et 10 Assistants Ingénieurs (AI)) et 26 IT de catégories B et C. Tous interviennent à différents moments du processus de recherche et de diffusion scientifique, depuis la veille documentaire, la production et l'analyse des données jusqu'à la communication, l'édition, la diffusion, la gestion et l'administration de la recherche.

Depuis 2010, la section 38 a perdu 8 postes d'IT soit 9 % de nos effectifs. De plus, 16 % des IT avaient plus de 60 ans en 2009 et devraient faire valoir leurs droits à la retraite à brève échéance.

La section 38 comprend un grand nombre d'IT appartenant à la BAP F et D (documentation, édition, diffusion, sciences humaines et sociales). Les bibliothèques de recherche représentent une richesse pour la section par la diversité de leurs collections, leurs catalogues disponibles sur internet, mais également pour les services qui y sont proposés. La présence de personnel qualifiés au sein même des unités de recherche permet de proposer aux chercheurs un service adapté aux besoins spécifiques de l'unité et de la discipline.

Depuis un certain nombre d'années, l'accent a été mis sur la collecte, la conservation et la valorisation des matériaux de terrain des ethnologues avec la création du réseau ethnologie. En 2011, grâce à la grande infrastructure de recherche (TGIR) des Humanités numériques (Huma-Num) a été lancé le consortium Archives des ethnologues. Cette dynamique est importante et particulièrement apprécié de notre communauté de recherche. Néanmoins, il faut noter que la plupart des bases de données en ligne sont l'émanation de programmes limités dans le temps (ANR, ERC, bourses post-doctorales, contrats doctoraux...) et que nous avons toutes les raisons d'être inquiets quant à leur pérennité à long terme.

Les unités relevant de la section 38 font régulièrement remonter le déficit de postes IT notamment en gestion (BAP J). La participation des IT, si déterminante dans les dispositifs de plus en plus complexes de programmation et de financement de la recherche à l'échelle nationale, européenne ou internationale risque d'être fortement compromise, réduisant la capacité des équipes à assurer leur financement de projets et donc à garder leurs places dans la recherche internationale. Le déséquilibre actuel entre les IT CNRS et les IT non CNRS dans les unités de recherche est criant. Ces chiffres sont corroborés par le calcul des ratio : 73 IT CNRS contre 33 IT non CNRS toutes BAP confondues. Pour le corps des chercheurs, le ratio est de 171 CR CNRS contre 182 non CNRS de grade équivalent.

La réduction constante des effectifs est la conséquence de l'apparition de postes multitâches dus à la multiplicité des fonctions Les bipolarités de certains profils : édition et communication ; communication, gestion et/ou administration de la recherche... sont de plus en plus fréquents. La non-reconnaissance et la non-valorisation dans les laboratoires des fonctions et tâches qu'effectuent – souvent avec un niveau d'expertise très haut – nos ingénieurs et nos techniciens risquent de nous priver d'une mise à disposition optimale de compétences professionnelles uniques et riches. Le maintien et la création de postes titulaires sont intimement liés aux possibilités de promotion et de mobilité de nos IT : possibilités actuellement de moins en moins assurées.

Ne pas assurer la valorisation, la formation continue et le remplacement des IT est une manière de fragiliser dangereusement les sciences humaines et sociales. En l'absence d'un plan pluriannuel de recrutement, la situation s'annonce particulièrement critique pour les unités de recherche de la section 38. Leur fonctionnement en sera indubitablement ralenti.