Section 39 Espaces, territoires et sociétés

5. Internationalité

L'internationalisation de la recherche dans les champs de la section 39 est ancienne. Elle est liée à une longue tradition de présence sur des terrains dans l'ensemble du monde, avec des « points forts » bien connus (Amérique latine, continent africain, sud de la Méditerranée notamment). D'où une production régulière de travaux avec une très large couverture des grandes régions de la planète. Cela reste frappant dans les programmes de recherche présentés par les candidats aux concours et témoigne d'une large ouverture mondiale qui reste une réalité de la section 39.

Des questions épistémologiques fondamentales se posent, de manière récurrente, sur le statut du ou des terrains mobilisés, sur « l'effet loupe » lié à certains espaces fortement investis. À ce titre, on ne peut que s'inquiéter de l'effet possible de la recherche sur contrat, qui peut centrer les recherches associant une région du monde et une thématique jugées prioritaires par le financeur. L'inconvénient de programmes trop fléchés est ici perceptible, ce qui peut aboutir à la structuration d'une recherche trop centrée sur des objectifs « utilitaristes » par exemple indexée strictement sur les grandes catégories définies dans les récents programmes européens. Il faut ici défendre, tout en prenant en compte les contraintes matérielles de l'organisation de la recherche sur des terrains distants, le principe de la construction des objets et du choix des terrains par les chercheurs. C'est à ce prix que des regards décentrés, prenant en compte la diversité des situations et de points de vue sur le monde, ses acteurs et ses logiques, pourront être maintenus, en permettant de sortir de paradigmes dominants.

Mais l'internationalité est aujourd'hui aussi pensée dans une autre perspective, celle d'une recherche multilatérale, structurée autour de réseaux et de projets internationaux où les équipes françaises peuvent être – ou non – coordinatrices. Dans ces programmes, les laboratoires de la 39 n'apportent pas nécessairement leur connaissance de terrains extérieurs ; mais peuvent aussi valoriser leur expertise thématique, construite à partir de terrains plus proches ou de compétences spécifiques, et contribuer à la construction de protocoles de recherche comparatifs.

Un autre aspect de l'internationalisation des recherches est lié à l'exposition, sous toutes ses formes, des résultats de la recherche. Ici, les enjeux sont ceux de la diffusion et de la publication internationales, indépendamment des thématiques ou des terrains, et où l'élargissement des horizons de publication est un souci central. La publication en anglais devient un horizon plus partagé, et sans doute plus accessible, pour une part large de la communauté. Les jeunes chercheurs sont particulièrement sensibles à cette évolution, et s'inscrivent volontiers dans une perspective où la présentation de leurs résultats dans des congrès internationaux non-francophones, l'accès à des revues à large diffusion au-delà de la France – et donc en anglais – sont des éléments courants de la pratique professionnelle. Cela n'est pas sans interroger sur la place respective de la langue d'expression scientifique dominante de la communauté 39 – le français – et de la langue d'échange internationale, l'anglais. La section 39, tout en appréciant l'élargissement des horizons qui résulte de l'évolution des pratiques des chercheurs français, met toutefois en garde contre une valorisation exclusive des supports de publication en anglais ; car le maintien d'une réflexion conceptuelle de haut niveau en français, mobilisant les catégories et manières de faire construites sur la durée par les communautés scientifiques francophones, est le gage d'une pensée et d'échanges plus féconds que l'alignement sur un anglais d'échanges de niveau moyen, certes d'une immense utilité dans la discussion internationale, mais qui ne peut se substituer à l'élaboration autonome d'une réflexion dans une langue de forte tradition scientifique en SHS. De plus, les revues ou collections « de référence » sont éminemment différentes suivant les communautés thématiques, ainsi que les modes de diffusion des résultats de la recherche. Là où certaines communautés publient sur des supports très internationalisés (notamment au plus près des thématiques environnementales), d'autres, tout aussi légitimement, manient une grande variété de types de publication (l'ouvrage, la revue plus ou moins spécialisée), où la langue française maintient des positions éminentes et est le support de travaux d'un très haut niveau. Le maintien d'un espace de publication francophone fort, associé à la volonté de publier dans d'autres langues, et notamment les langues pratiquées dans les multiples terrains d'étude, lesquelles constituent d'irremplaçables vecteurs d'échanges avec les spécialistes des zones en question, sont des objectifs à combiner. À ce titre, le soutien à l'édition scientifique francophone doit être maintenu, et la perspective de publications multilingues envisagé. On encourage donc, en matière de stratégie de publication internationale, à la multiplication des espaces d'intersection, plus qu'à l'alignement exclusif et à la valorisation unique d'une norme de publication anglophone qui seule aurait le label de l'internationalité.

La question de l'internationalité, et des compétences linguistiques mobilisables dans un cadre international, renvoient aussi à la nécessité maintenue, pour beaucoup de thèmes de recherche, d'une appropriation poussée de la ou des langues pratiquées sur les terrains étudiés. C'est une condition souvent indispensable d'un travail qualitatif de proximité, d'un dialogue effectif avec les acteurs des territoires, d'un accès à des sources originales, etc.

On souhaite que l'injonction répétée à chercher des financements auprès de « guichets » institutionnels européens ne soit pas considérée comme l'alpha et l'omega de la reconnaissance internationale. Dans un espace mondial multipolaire, des coopérations moins spectaculaires, parfois moins généreusement financées mais moins contraignantes en termes d'objectifs, peuvent avoir des effets structurants de qualité, et nourrir une internationalisation efficace de la circulation des savoirs.

La question du soutien aux pratiques internationales prend des formes très différentes suivant qu'il s'agisse de soutenir le dialogue scientifique (coopération, publication, participation à colloques) ou d'encourager directement le travail de recherche sur des terrains étrangers. On ne peut que souhaiter fortement que des instruments adaptés permettent sur la durée de soutenir ces deux aspects, qu'il s'agisse d'encourager les chercheurs français à aller à l'extérieur, ou à l'inverse de faire venir en France des collègues plus ou moins confirmés, seniors ou jeunes chercheurs, docteurs déjà ou doctorants, pour qu'ils effectuent des séjours de recherche dans nos laboratoires. Il faut donc rappeler tout l'intérêt du réseau des centres français à l'étranger, qu'il s'agisse des unités de recherche implantées par le seul CNRS ou appartenant au réseau historique des Affaires Étrangères, à un moment où leur pérennité est remise en question. Leur rôle est généralement crucial dans l'accueil des jeunes chercheurs sur des terrains parfois exigeants. On reste donc attentif à la politique internationale du CNRS et spécifiquement de l'InSHS, qui est, au vu du profil international très marqué des recherches de la section 39, d'un intérêt majeur pour ses unités.

D'ailleurs, en termes de recrutement récent, on ne peut qu'être frappé par deux tendances. D'une part, les recrutements de chercheur.e.s formés à l'étranger, s'ils existent, restent rares. En revanche, la figure du ou de la jeune chercheur.e formé.e en France mais ayant au cours de son parcours effectué un temps de recherche significatif, soit pendant la thèse, ou pendant la période postdoctorale, dans un centre universitaire ou un laboratoire à l'étranger est de plus en plus fréquente.